« Edmund Kemper » : radiographie d’un tueur

La collection « Serial Killers » (Glénat) s’enrichit d’un nouveau titre consacré à Edmund Kemper, le tueur en série schizophrène et paranoïaque récemment mis en lumière par la série Mindhunter.

« Je ne suis qu’un humain, après tout. » Il y a quelque chose de profondément troublant, presque obscène, dans cette déclaration d’Edmund Kemper insérée à la fin de L’Ogre de Santa Cruz. Par le caractère effroyable et insensible de ses meurtres, ce colosse diagnostiqué à 15 ans comme schizophrène paranoïde semble davantage doué d’abjection que d’humanité. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : les crimes qu’il a commis à l’âge adulte ont résulté de ses traumatismes d’enfance. En cela, Edmund Kemper n’est guère différent des milliards d’individus qui peuplent notre terre. De la même manière que les enfants victimes d’incestes ont souvent du mal à vivre des relations intimes épanouies en tant qu’adultes (Aubry & Apers, 2009), la maltraitance parentale peut être l’incubateur de comportements déviants, ou criminels.

Dans L’Ogre de Santa Cruz, Jean-David Morvan accorde une large place à l’enfance malheureuse d’Edmund Kemper. Vulnérable comme le sont tous les enfants, il se voit qualifié d’« abruti » ou d’« incapable » par ses proches – de sa mère à sa grand-mère en passant par ses sœurs. « Elles me détestent », pense-t-il d’ailleurs. « Ma mère m’avait mis au monde pour m’humilier. Elle voulait bien me faire entrer dans la tête combien les hommes étaient inférieurs. » Mis à l’écart dans une cave obscure et quasi vide, il y dort sur un matelas rudimentaire. Dépourvu de jouets, il s’amuse à mimer des exécutions avec la plus jeune de ses sœurs. « Une éducation dysfonctionnelle », c’est ainsi qu’« Ed » décrit ses jeunes années dans l’album. Et c’est précisément ce rejet familial mâtiné de violence et d’alcoolisme qui va faire naître en lui des fantasmes de meurtres, avant qu’il ne passe à l’acte sur des animaux, puis sur ses grands-parents, et enfin sur des inconnues. Jusqu’à boucler la boucle en assassinant sa propre mère. Meurtres, décapitations, nécrophilie, cannibalisme : Edmund Kemper est une figure luciférienne qui examine ses propres crimes avec une distance proprement glaciale.

L’Ogre de Santa Cruz met en scène l’alter ego de Stéphane Bourgoin, Étienne Jallieu, recueillant le témoignage d’Edmund Kemper un peu comme le font les agents du FBI spécialistes de l’analyse comportementale dans la série Mindhunter. L’album est une exploration biographique et psychologique du tueur en série, mais aussi l’occasion de revenir succinctement sur ses meurtres, tout en les rattachant à un passé douloureux à l’ombre d’une mère castratrice. « Chez nous, les femmes étaient des harpies », argue ainsi « Ed », qui se voit à l’image de Job, « dont la foi est mise à l’épreuve par Satan, avec la permission de Dieu ». Cela pourrait paraître saugrenu, mais il s’agit pourtant d’un trait caractéristique de l’homme : à la fois machiavélique et affable (avec ses visiteurs), froid et empathique (l’enregistrement des audiobooks pour les aveugles), colossal et vulnérable (deux tentatives de suicide), torturé et brillant (un quotient intellectuel de 145), criminel sanguinaire et proche des policiers (qu’il fréquente avec plaisir au bar Jury Room), « Ed » est pétri de paradoxes et à la merci de démons intérieurs.

L’album décrit bien le cercle vicieux des ressentiments dérivant vers les actes criminels. Quand sa première rétention se termine, Edmund Kemper retrouve sa mère et transforme vite chacune de leur dispute en un prétexte pour assassiner des jeunes femmes. Cette triple perspective familiale, psychologique et criminelle se prolonge dans le dossier de Stéphane Bourgoin venant clôturer l’album et apportant de nouveaux éléments factuels sur « Ed » et ses meurtres. Sur le plan formel, L’Ogre de Santa Cruz se caractérise notamment par son minimalisme : les décors sont souvent réduits à leur étiage, et notamment lors des scènes se déroulant en prison. Ces dernières sont noyées d’un jaune dont l’usage pourrait être un témoignage supplémentaire de la dualité du meurtrier. Cette couleur est en effet le symbole de l’intelligence, mais aussi de la maladie, de la vanité ou de la trahison.

Edmund Kemper, l’ogre de Santa Cruz, Jean-David Morvan, Damien Geffroy, Facundo Percio
Glénat, janvier 2021, 144 pages

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.