Cromwell : le despote inspiré par Dieu

Rimini sort de ses cartons une épopée historique épique signée Ken Hughes, Cromwell (1970). Prenant quelques libertés avec la réalité historique, le film demeure un vrai plaisir cinéphile grâce notamment à la reconstitution aux petits oignons et aux prestations de haut vol de tous les comédiens. On n’en attendait pas moins pour rendre compte du parcours sinueux et de la personnalité indomptable et controversée du lord-protecteur d’Angleterre, du pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande (1599-1658), considéré tantôt comme un dictateur régicide, tantôt comme le briseur des chaînes de son peuple.

Doit-on s’étonner que, dans la carrière de Ken Hughes, deux de ses meilleurs films soient des récits historiques ? En trois décennies d’activité et une vingtaine de longs-métrages, le metteur en scène anglais s’est frotté à peu près à tous les genres, de la comédie musicale au thriller et du drame au film pour enfants. Dans ce florilège inégal, on retiendra subjectivement deux œuvres qui, non seulement surnagent, mais ont tendance à bien vieillir. Avec dix années d’écart entre eux, Les procès d’Oscar Wilde (1960) et Cromwell (1970), tous deux écrits par Hughes, s’intéressent à un duo de figures historiques anglaises majeures, certes dans des domaines et des époques très différentes. La filière historique rencontre visiblement un vrai intérêt personnel du cinéaste, qui s’est investi dans des recherches historiques conséquentes. Ces dernières n’empêchent pas la marge de liberté qui a été prise avec la réalité historique et qui lui a été d’ailleurs copieusement reprochée, mais elles s’inscrivent malgré tout dans la grande tradition britannique de mise en valeur du passé (partagée par l’ennemie héréditaire, la France), et elles expliquent en partie pourquoi on pardonne aujourd’hui aisément ces infidélités pour se laisser emporter par le souffle épique de la guerre civile anglaise (1642-1651) et par l’aura de son bouillant général…

L’idée de l’homme providentiel irrigue l’ensemble du récit. Celui-ci débute d’ailleurs par un Cromwell retiré de la vie parlementaire, se consacrant à l’entretien de son domaine, fréquentant l’église et, désenchanté par la vie politique anglaise, envisage d’emmener sa famille en Amérique. Comme dans un scénario de western dans lequel la veuve et l’orphelin supplient le héros de « rempiler » pour chasser la vermine terrorisant le village, des collègues parlementaires se rendent dans son domaine et tentent de persuader Cromwell de revenir au parlement pour tenter de s’opposer aux agissements du roi, voire de mener la rébellion populaire s’il le fallait. Homme épris d’ordre et de justice, le fermier-gentilhomme refuse net. Cette visite et l’importance donnée au futur lord-protecteur sont historiquement incorrectes, puisque Cromwell était pratiquement un inconnu à l’entame de la guerre civile. Plus proches de la réalité sont les raisons qui poussent finalement celui-ci à retourner dans l’arène politique : le despotisme de Charles Ier et ses concessions de plus en plus visibles au catholicisme romain, la religion de son épouse, la reine Henriette-Marie. Or Cromwell est un puritain dévot, qu’on qualifierait aujourd’hui de « radical », allergique au moindre soupçon de papisme – dans l’église qu’il fréquente, toute ornementation entrant en contradiction avec le dénuement puritain provoque chez lui une rage incontrôlable. Son obsession religieuse est bien mise en valeur, et lui servira à justifier toutes ses décisions, même les plus musclées. Ses prises de parole au parlement sont de plus en plus entendues, et se font de plus en plus violentes. En 1642 il accepte finalement de rejoindre l’armée parlementaire, où ses succès à la tête de sa cavalerie face aux armées royales marquent le début de son ascension irrésistible.

La prestation des deux comédiens principaux figure parmi les atouts évidents du film. Dans le rôle-titre, Richard Harris campe à merveille cet individu incorruptible et inflexible, certes (largement) idéalisé mais dont la vision historique le fait percevoir avant les autres qu’une révolution politique est inévitable. On notera l’ironie de voir un comédien irlandais incarner un personnage qui fit tant de mal aux Irlandais et qui traîne dans ce pays une réputation détestable jusqu’à nos jours ! Si la prestation de Harris est excellente – quoique sans doute un brin théâtrale pour un public actuel –, il se fait néanmoins voler la vedette par Alec Guinness, l’acteur fétiche de David Lean, incroyablement juste et nuancé dans le rôle du souverain Charles Ier. Autant Ken Hughes force un peu le trait concernant Cromwell (même son coup d’état de 1653 est expliqué par sa seule volonté d’instaurer une république démocratique… Cromwell lui-même doit se retourner dans sa tombe !), autant il peint un Charles Ier non seulement proche de la réalité (sans doute)… mais un passionnant personnage de cinéma. Infatué de son statut divin et par conséquent inattaquable, homme profondément ancré dans son époque qui ne comprend pas les nouvelles aspirations d’une société en pleine mutation, le souverain anglais alterne moments d’arrogance aveugle (partagée par son neveu le prince Rupert, incarné par un jeune Timothy Dalton) et de réel désemparement. Certaines de ses rencontres avec Cromwell – là encore largement fictionnelles – brouillent les pistes : lequel des deux hommes est le plus raisonnable, le plus estimable ? Opposition classique entre un héritier d’un monde qui refuse de disparaître et un représentant d’une nouvelle ère… La dignité affichée par le Stuart dans la défaite, le jugement et la condamnation, jusqu’à sa décapitation publique en 1649, apparaît comme anachronique dans un monde désormais assoiffé de revanche sociale, qui rejette indistinctement les valeurs de cette aristocratie exécrée. L’adieu à ses enfants et sa marche vers le billot constituent un sommet émotionnel du film ; Alec Guinness y est remarquable.

Comme souvent dans les films historiques britanniques, un soin particulier a été apporté aux reproductions d’époque. Il est impossible de ne pas mentionner les costumes, bien sûr, pour lesquels Vittorio Nino Novarese remporta même un Oscar, mais aussi les batailles montrées dans le film, qui mobilisèrent d’innombrables figurants et dont le rendu a résisté au temps. Les personnages secondaires sont nombreux, tant du côté des parlementaires (les comtes de Manchester et de Strafford) qu’au sein de la maison royale (la reine, Sir Edward Hyde, le prince Rupert). Ils sont tous brillamment interprétés par d’excellents acteurs britanniques qui donnent vie à leurs rôles, bien aidés par un scénario qui leur ménage des dialogues ciselés et leur attribue une personnalité à part entière. Cromwell est une fresque historique particulièrement vivante, brillamment écrite et mise en scène, bien équilibrée et interprétée par des acteurs talentueux et investis. Le film fête son demi-siècle mais, à ce jour, on aurait du mal à trouver une meilleure œuvre filmée sur ce personnage captivant que fut Oliver Cromwell.

Synopsis : Le parlementaire Oliver Cromwell, retiré du monde politique, ne peut plus tolérer la manière de gouverner du roi Charles Ier et l’oppression exercée par la classe dirigeante. Il mène les troupes parlementaires dans la guerre civile anglaise afin d’abattre la monarchie et d’instaurer une dictature parlementaire placée sous son autorité.

Bonus

Un seul supplément est inclus, mais il est une vraie valeur ajoutée au film. Rimini, l’éditeur, est sorti des sentiers battus en proposant un entretien non pas avec un spécialiste du cinéma, mais avec un historien, ce qui convient parfaitement au sujet. L’invité est très bien choisi, puisque Bernard Cottret est non seulement un spécialiste de l’histoire d’Angleterre et de la Réforme, qui a publié un ouvrage consacré à Oliver Cromwell, mais il connaît bien le film de Ken Hugues et en partage une analyse pertinente. L’historien confirme les nombreuses inexactitudes historiques du film, dont il mentionne les plus évidentes (Cromwell n’était aucunement un soldat de la démocratie, il n’a rencontré le roi qu’une seule fois, etc.). Plus intéressant, il les explique par la volonté de plaire au « grand frère » américain, alors que nous sommes à l’époque de la sortie du film en pleine guerre froide. Présenter Cromwell comme une sorte de Thomas Jefferson britannique, pétri d’idéal démocratique, s’inscrit donc dans l’ère du temps, voire carrément dans une volonté politique. On est tentés de compléter cette analyse par un fait plus terre-à-terre : comme expliqué plus haut, après avoir tenté de financer le projet plusieurs fois, c’est de l’argent américain qui permit à Hughes d’enfin le concrétiser… Enfin, Cottret juge que l’importance de la croyance religieuse dans le parcours de Cromwell, pourtant assez explicite dans le film, n’y est pas assez soulignée par rapport à la réalité historique, mais il estime à juste titre que la musique de Frank Cordell vient combler cette « lacune » narrative. Et puis, comment ne pas rejoindre ce grand spécialiste lorsqu’il concède bien volontiers que, malgré ses écarts avec l’Histoire, il revoit toujours avec enthousiasme cette œuvre très réussie ?

Suppléments de l’édition DVD :

  • Interview de Bernard Cottret
  • Livret de 24 pages

Cromwell : Bande-annonce

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