BAC Nord, un film de Cédric Jimenez : Polar musclé mais sans épaisseur

Depuis ses débuts en 2012, mais surtout en 2014 avec La French qui marqua sa consécration, Cédric Jimenez démontre son savoir-faire dans le thriller implacable et mouvementé. Son BAC Nord ne fait pas exception sur la forme, impeccable de maîtrise, mais échoue à donner une vraie envergure à son propos et ses personnages.

Synopsis : En 2012, les quartiers nord de Marseille détiennent le « titre » du pire taux de criminalité de France. En raison de la pression de la hiérarchie, les policiers de la BAC Nord vont tout faire pour améliorer leurs résultats. Certains vont parfois franchir la « ligne jaune ».

Commençant directement au cœur de l’action, BAC Nord ne perd pas de temps à présenter ses personnages et leur quotidien en adoptant une approche quasi documentaire par son réalisme très cru. La note d’intention de Jimenez est donc d’emblée annoncée et vise une immersion totale dans son étude de la criminalité marseillaise et des moyens mis en place par la police pour y faire face. Un choix qui privilégie l’efficacité brute à l’identification mais un choix qui viendra aussi pénaliser son film lorsque celui-ci embraiera sur son dernier acte. Prenant très peu de temps sur l’exposition, il réduira assez vite ses personnages à une caricature du flic viril sans vraie substance et ne fera que très peu d’efforts à tenter de les sortir du contexte de leur travail. La représentation de la vie familiale du personnage de Gilles Lellouche tient presque de la blague tandis que celle entre Karim Leklou et Adèle Exarchopoulos tombe vite dans les clichés attendus pour essayer de maladroitement offrir une accroche plus émotionnelle. C’est l’amitié qui unit le personnage de François Civil et une de ses indics qui s’avèrera plus réussie et permettra une vraie empathie même si l’enjeu qui en découle n’est traité qu’en second plan et n’intervient que bien trop tard dans le récit.

En soi un tel manque au niveau de l’émotion ne serait pas un problème, surtout au vu des deux premiers tiers du récit très terre-à-terre, mais c’est sans compter une conclusion qui mise intégralement sur l’affect lié à ses personnages qu’il aura finalement passé peu de temps à construire. Même si la dynamique entre le trio principal fonctionne, avec quelques touches d’humour bien senties qui témoignent de leur complicité, l’écriture ne leur permet pas vraiment de se développer et les laisses trop souvent prisonniers de leur caricatures. Comme souvent chez Jimenez, un académisme narratif découle de son intrigue et celle-ci peine en plus à vraiment porter un regard et un propos sur ce qu’il filme. Même si on y voit une critique très claire de la hiérarchie policière et de la pression gouvernementale, faisant de la police un promontoire politique régi par des impératifs douteux, Cédric Jimenez n’applique pas cette même ambivalence à ses personnages. Ils les traitent avec trop d’indulgence, étant clairement orienté malgré des failles qu’il aurait été pertinent à explorer. BAC Nord ne sait donc jamais vraiment se placer que ce soit en docu-fiction impartial ou en œuvre capable de vrai jugement, lui manquant donc un regard. D’autant plus difficile à assumer alors que dans sa première heure il se confronte directement aux Misérables de Ladj Ly, dont certaines scènes apparaissent même comme des réponses à ce dernier, mais le film de Jimenez n’en a jamais l’impact ou l’intelligence.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il en est raté. Déjà car il dispose d’un casting exemplaire, où le trio d’acteurs démontre une alchimie et un naturel évident avec un Gilles Lellouche impérial et un très bon Karim Leklou. C’est ici encore François Civil qui tire son épingle du jeu avec son look improbable et son rôle de bêta au sang chaud mais au grand cœur. Il démontre encore être une des valeurs sûres du cinéma français et livre une fois de plus une excellente performance. Même Adèle Exarchopoulos parvient à être convaincante malgré un rôle plus qu’anecdotique. Cela démontre le savoir-faire de Jimenez à diriger ses acteurs, et le cinéaste en profite aussi pour démontrer tout son talent derrière une caméra. Il signe une mise en scène millimétrée, implacable et dans ses moments les plus musclées même assez virtuoses pour gérer la tension et la confusion qui règnent à l’écran. Il accouche même d’un morceau de bravoure assez phénoménale vers la fin de son deuxième tiers qui nous maintient en apnée et sous pression pendant près de 15 minutes dans une séquence d’action qui brille par sa lisibilité et son ampleur. On regrettera peut-être une bande son un peu trop m’as-tu-vu mais BAC Nord brille par sa technique, montage au cordeau et photographie soignée, et démontre la capacité de Jimenez de concocter avec peu de moyens un film spectaculaire et musclé qui ne sera jamais pris en défaut sur son efficacité formelle.

BAC Nord est quelque peu décevant dès qu’on se plonge un tant soit peu sur son écriture assez succincte qui peine à vraiment donner de l’épaisseur à son propos et ses personnages. Il manque d’une véritable orientation même s’il parvient à s’imposer comme un thriller musclé et particulièrement efficace. Idéal pour tous ceux qui veulent passer leur samedi soir devant un polar à la technique irréprochable et bien joué, limité par sa conclusion qui manque de poigne et la frilosité de son propos, BAC Nord garantit quand même un honnête divertissement.

BAC Nord : Bande annonce

BAC Nord : Fiche technique

Réalisation : Cédric Jimenez
Scénario : Benjamin Charbit, Audrey Diwan et Cédric Jimenez
Casting : Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Adèle Exarchopoulous, Kenza Fortas, …
Photographie : Laurent Tangy
Montage : Simon Jacquet
Musique : Guillaume Roussel
Producteurs : Hugo Sélignac et Vincent Mazel
Production : Chi-Fou-Mi Productions, France 2 Cinéma et StudioCanal
Distributeur : StudioCanal
Durée : 100 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 23 décembre 2020

France – 2020

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.