The Fall, le cascadeur et le conteur d’histoires

Réalisé en 2006 par le metteur en scène indien Tarsem Singh (parfois simplement appelé Tarsem), The Fall est avant tout un film sur le cinéma. Il nous conte la double histoire du cascadeur Roy, blessé aux jambes suite à une chute et hospitalisé dans le Los Angeles des années 20, qui devient le Bandit Masqué dans l’imagination de la petite Alexandria, elle aussi admise après une chute. Dans les yeux du réalisateur, la fonction première du cinéma comme œuvre d’art totale (au même titre que l’opéra) prend tout son sens : raconter au spectateur une histoire à la rencontre de différents médias, images, théâtre, musique, photographie…

Un cascadeur comme personnage principal…

Pour ce faire, The Fall met en scène deux personnages réunis à cause d’une chute. Roy est un cascadeur au cœur brisé qui tente de se suicider pendant le tournage d’un film. Cette action nous est montrée au moyen d’une ouverture opératique en noir et blanc – les véritables scènes du film auxquelles participe Roy – sur fond de 7ème symphonie de Beethoven et sans dialogue. La mise en abyme en noir et blanc annonce la couleur : du cinéma qui nous parlera de cinéma. Les films muets sont alors sur leur fin, mais les cascades ont le vent en poupe, évoluant dans la surenchère du toujours plus spectaculaire et sans trucage. C’est en profitant de ce contexte que Roy manque volontairement sa chute d’un pont, désirant en finir. Il s’en sortira miraculeusement vivant, mais incapable de marcher sans une rééducation qui ne l’intéresse pas. Un cascadeur sans possibilité de poursuivre sa carrière…

…avec comme toile de fond une histoire extravagante…

C’est alors que de cascadeur, il deviendra conteur d’histoires, d’une épopée fantastique, en même temps que de la sienne inconsciemment. Tarsem plonge son spectateur dans un film qui se raconte aussi bien dans le réel que dans l’onirique, en introduisant le personnage d’Alexandria, immigrée roumaine de moins de dix ans, qui en chutant d’un oranger pendant son travail, s’est retrouvée le bras en écharpe.
Seule, s’ennuyant, elle répond à l’appel de Roy, qui se met en tête de lui conter l’histoire du Bandit Masqué, alter ego au cœur brisé dont on comprend doucement qu’il veut en finir. Le jeune Lee Pace montrait alors déjà l’étendue de ses talents, campant ce double personnage qui feint une joie pour… arriver à ses fins, mais dont les deux identités finalement se confondent sous les mots de la très juste Catinca Untaru (Alexandria). L’alchimie du duo porte ce film, aussi bien dans les scènes réelles que dans les scènes imaginées, puisque la petite Alexandria franchira elle aussi la frontière du conte.

… prétexte aussi à nous montrer les décors de cinéma et l’image

L’histoire onirique aurait pu n’être qu’un témoignage inconscient de la vie interne de Roy, une révélation de sa psychologie brisée autant que ses jambes. Pourtant, Tarsem réussit le pari de donner plusieurs lectures aux aventures du Bandit Masqué.
Si lorsque ce dernier reprend goût à la vie, il en va de même pour Roy qui retrouve du coup l’envie de marcher, les incursions dans l’imaginaire à la fois de Roy et d’Alexandria sont surtout prétextes à l’un des plus beaux hommages visuels au 7ème Art jamais tourné. Arrivent les chiffres : quatre ans de tournage, dans plus de vingt pays, et dans les lieux les plus extravagants du globe… Tarsem entraîne ses personnages et son spectateur dans la couleur et l’image pures, dans la scénographie et non plus dans les décors. C’est la démonstration du caractère d’œuvre totale qu’est le cinéma qui se réalise au visionnage de The Fall qui convoque tous les sens et toutes les émotions. La photographie à la palette saturée de Colin Watkinson couplée à la mise en scène émouvante et efficace de Tarsem donne à voir à la fois une histoire touchante et simple (deux blessés qui se rencontrent) et une fable, en même temps qu’une ode au septième art. Le tout avec une grande originalité dans ces images dignes d’un western onirique et vaguement oriental.

Au final, The Fall est ce film auquel on revient pour s’émerveiller et pour être touché. Quand certains produits visuels laissent totalement de marbre, The Fall, avec ses différentes strates de lecture, n’a aucune difficulté à trouver un public en quête de profondeur. Réunis par leur chute respective, Roy et Alexandria, mais aussi le Bandit Masqué, nous font nous aussi chuter : on tombe sous le charme de cette fresque épique, visuelle et émouvante qui rend aussi hommage aux cascadeurs des prémices du cinéma.

The Fall : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Tarsem
Scénaristes : Dan Gilroy, Nico Soultanakis et Tarsem Singh, d’après le scénario de Valeri Petrov (pour Yo Ho Ho)
Photographie : Colin Watkinson
Costumes : Eiko Ishioka
Casting : Lee Pace, Catinca Untaru
Produit par : Radical Media, Absolute Entertainment
Sortie : 2006
Pays : Inde, Royaume-Uni, Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : drame, fantastique, aventure, psychologie
Durée : 107 minutes

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus