Tenet de Christopher Nolan : le démiurge devenu fou

Tel le roi Midas de la mythologie grecque, Christopher Nolan a acquis la réputation de transformer en or tout ce qu’il touche, y compris lorsqu’il s’attaque à ces sujets alambiqués dont il est friand (Inception, Interstellar). Mais même les génies peuvent parfois se casser la figure… Tenet est destiné à diviser. Pour ma part, j’assume un jugement tranché : ce film abscons et stérile comme un masque de protection FFP2 est, hélas, un naufrage complet.

Le destin d’un projet ambitieux peut quelquefois se révéler particulièrement cruel. Christopher Nolan a mûri les idées fondatrices de Tenet ces vingt dernières d’années, a retravaillé son scénario pendant sept ans, a consulté des scientifiques du calibre du physicien Kip Thorne, spécialiste en physique quantique. Ce travail préparatoire gigantesque associé au statut enviable acquis par le cinéaste britannique et la marge de manœuvre dont il bénéficie au sein des grands studios hollywoodiens devaient forcément donner lieu à une superproduction à la hauteur de ses ambitions. Sans surprise, Tenet est par conséquent le projet le plus grandiose de son auteur : un budget de 225 millions de dollars, une équipe technique de 250 personnes, un tournage réalisé dans sept pays différents, et ainsi de suite. La formidable usine à rêves accouche aujourd’hui d’un blockbuster de deux heures et demie… qui s’écroule endéans la première demi-heure. Cruel, disais-je. Réflexion faite, c’est peut-être justement sa longue gestation qui explique en partie l’échec du film. Il est en effet permis de croire que, plongé dans ses recherches sur l’inversion de l’entropie (ne me demandez pas d’expliquer ce que cela veut dire), le cinéaste a fini par perdre de vue qu’un film, ce n’est pas une thèse de doctorat en physique. Et que résumer vingt années de réflexions scientifiques dans un film de fiction qui, de surcroît, se devait de répondre aux canons du spectacle hollywoodien, était une mission impossible. Même quand on s’appelle Christopher Nolan.

L’homme a pourtant acquis une réputation nullement usurpée. Dès son premier film Following (1998), il impose sa patte, confirmée par Memento (2000) et Insomnia (2002), deux nouvelles réussites. Il ose ensuite s’attaquer à la franchise Batman, en mauvaise posture après deux adaptions filmiques désastreuses. Nolan ne se contente pas de sortir Bruce Wayne de l’ornière : il conquiert les fans du monde entier avec sa trilogie spectaculaire qui fera date. Le coup de mou, il ne connaît pas : The Prestige (2006), Inception (2010) et Interstellar (2014) sont autant de nouveaux triomphes planétaires. Même en opérant un audacieux virage de bord, le metteur en scène britannique convainc : le film de guerre Dunkirk (2017), malgré ses entorses à la réalité historique et son style non-conventionnel, remporte l’adhésion notamment grâce à sa photographie sublime et son souffle épique. L’ascension irrésistible de Christopher Nolan s’écrase toutefois aujourd’hui sur un mur nommé Tenet.

Nous laisserons aux spécialistes de tout bord, geeks et nerds avides de torture cérébrale, scientifiques amateurs ou professionnels intrigués, le soin de partager sur la Toile leur interprétation du scénario de Tenet. Pour le commun des mortels, ce dernier est tout simplement incompréhensible, et pas dans le sens élitiste et vaguement flatteur du terme. En bref, et afin de ne pas spoiler le film pour les amateurs de Rubik’s Cube, disons que le spectateur suit les aventures d’un agent secret qui se voit contraint de manipuler les temporalités afin d’empêcher un oligarque russe de provoquer une troisième guerre mondiale et la fin du monde. La complexité du scénario du film sera, à n’en pas douter, la pierre d’achoppement des polémiques à venir. Pourtant, l’échec du film n’est, à mon sens, pas à rechercher dans les arcanes obscurs de son script. Il se trouve justement dans ce que cette complexité empêche.

L’édifice s’écroule après moins de trente minutes, écrivais-je plus haut. Après une scène d’ouverture prometteuse – une prise d’otages dans un opéra de Kiev –, les tares de Tenet sautent rapidement aux yeux et aux oreilles. Christopher Nolan s’est tant concentré sur les théories scientifiques sur le temps qui sont au cœur de l’intrigue, qu’il a négligé tout le reste. Les personnages, d’abord. Comme un symbole, le héros (John David Washington, fiston de Denzel) ne porte pas de nom. Aucun effort n’est fait pour susciter à son encontre de l’empathie, de la compréhension vis-à-vis des raisons qui l’animent, voire même une sympathie superficielle. Les mêmes commentaires s’appliquent aux autres protagonistes : l’épouse malheureuse (Elizabeth Debicki) d’un oligarque est à la base d’une intrigue secondaire (sa trahison et la vague romance naissante avec le héros) en décalage presque comique avec le fil narratif principal qui ne lésine pas sur l’emphase (fou rire garanti lorsque, après s’être entendu dire que l’Armageddon que fomente son époux emportera la population du monde entier, la belle répond, l’air pensif : « …dont mon fils » !) et un comparse (Robert Pattinson) dont on ne sait rien si ce n’est qu’il possède visiblement tous les talents. Et que dire de ce groupe de soldats menés par un certain Ives (Aaron Taylor-Johnson), qui débarquent dans le film sans crier gare et qui n’offriront jamais un mot d’explication sur leur identité ou leur rôle ! Enfin, dans un film qui se veut aussi « disruptif », devinez qui est le méchant de l’histoire ? Un vilain oligarque russe (Kenneth Branagh), bien entendu. Comment ne pas soupirer devant un tel cliché ringard du cinéma d’action américain, qui ressuscite le bon vieux temps du cinéma reaganien ? Au moins, on se marrait devant les films de cette époque-là…

L’interprétation, ensuite. Pendant 2h30, les acteurs récitent leurs dialogues à une cadence effrénée, sans avoir l’air d’en comprendre un traître mot. L’effet est dédoublé lorsque l’on manque cruellement de charisme à l’instar du pauvre John David Washington, envers lequel le spectateur ne ressent que de l’indifférence alors qu’il tente de se dépêtrer dans une intrigue qui ressemble à un puzzle de 5.000 pièces en arborant un air concerné qu’on soupçonne être dû à une perplexité bien compréhensible. On lui souhaite de retrouver rapidement un rôle léger tel que celui qu’il tenait dans BlacKkKlansman de Spike Lee (2018). Soyons toutefois beau joueur : les interprètes auraient tous dû être des surdoués pour tirer leur épingle du jeu dans un contexte aussi défavorable. Le rythme infernal des dialogues oblitère tout résidu de vraisemblance dans la manière dont les éléments du scénario sont révélés, flanquant un mal de tête de tous les diables. Il faut ainsi voir à quel point les personnages feignent d’apprendre un phénomène révolutionnaire lors d’une scène, pour ensuite maîtriser le même phénomène devenu soudain parfaitement familier dans la scène suivante. « Willing suspension of disbelief », on veut bien, mais il y a des limites… Le ton grave et sentencieux n’autorise en outre ni recul ni second degré et, dans ces circonstances, les quelques saillies humoristiques apparaissent maladroites et hors de propos. Idem en ce qui concerne la froideur absolue de cette fiction sans âme, son aspect clinique qui ne fait qu’aggraver toutes les tares décrites plus haut. Ce qui empêche définitivement les comédiens de donner chair à leurs personnages est que ceux-ci sont mus par des motivations qu’on a visiblement omis d’inclure dans le script. Ainsi, pour quelle raison le méchant Russe souhaite-t-il précipiter l’Apocalypse ? Entre son épouse qui le méprise et la maladie qui le condamne, on ne sait quelle incitation est la plus absurde. Enfin, et c’est un comble, rarement ai-je vu un film d’action dans lequel les grandes scènes de confrontation épique sont à ce point confuses. La grande confrontation finale, supposée figurer le principe du film (la coexistence de plusieurs temporalités) dans un déluge d’effets spéciaux, est ainsi totalement illisible et bâclée. Tenet réussit ainsi l’exploit d’être une aberration tant textuelle que visuelle !

Bref, comme énoncé plus haut, Tenet n’est pas un ratage parce que son histoire est complexe. C’est un ratage parce que le spectateur n’a pas envie de faire l’effort nécessaire pour la comprendre – si tant est que cela est possible. Le spectateur n’a pas envie de s’investir parce rien ne l’y encourage : ni les personnages, ni l’interprétation, ni l’esthétique, ni le ton, ni même l’action. Concédons que le film est nerveux, ce qui nous permet de rester éveillé pendant les deux heures et demie de projection, et que les protagonistes portent un masque de protection pendant une bonne partie du dernier tiers, ce qui en fait assurément une fiction dans l’ère du temps… Les compliments s’arrêtent malheureusement là.

Synopsis : Luttant pour la survie du monde, le protagoniste voyage dans un monde crépusculaire d’espionnage international dans le cadre d’une mission qui le verra évoluer dans des temporalités différentes.

Tenet – Bande-annonce

Tenet – Fiche technique

Réalisateur : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan
Interprétation : John David Washington (le protagoniste), Robert Pattinson (Neil), Elizabeth Debicki (Katherine Barton), Kenneth Branagh (Andrei Sator), Aaron Taylor-Johnson (Ives)
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Emma Thomas, Christopher Nolan
Maisons de production : Warner Bros. Pictures, Syncopy
Durée : 150 min.
Genre : Science-Fiction/Espionnage
Date de sortie :  26 août 2020
Royaume-Uni/États-Unis – 2020

Note des lecteurs19 Notes
1.5

Festival

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