Family Life, de Ken Loach : l’insoutenable pression de la « normalité »

Family Life est le 4ème film de cinéma de Ken Loach (qui avait déjà une longue carrière dans le docu-fiction pour la télévision). Une œuvre viscérale, dramatique et engagée sur l’incompréhension entre les générations.

Synopsis : Lorsqu’ils apprennent qu’elle est enceinte, les parents de Janice Baildon l’envoient dans un hôpital pour être suivie par un psychiatre. Mais le docteur Mike Donaldson refuse d’employer les traitements médicamenteux ou électriques habituels et développe des méthodes plus humaines.

Bien entendu, Family Life, comme tout film de Ken Loach qui se respecte, accorde une importance primordiale à ses personnages. Mais, comme il se doit, ces protagonistes ne sont pas coupés de leur environnement. On sait que le réalisateur aime se plonger lui-même dans le milieu qu’il va décrire pendant le film. Ici, le milieu a, bien entendu, son importance. Il faut voir ce générique, constitué de photographies d’une cité ouvrière. Des images figées d’une vie grise, avec des maisons absolument identiques collées les unes aux autres.

C’est bien là l’un des aspects du film : une vie figée où tout est rangé, ordonné, strict. C’est là le principal grief qui oppose Janice à ses parents.

Janice ne sait pas, ne peut pas rentrer dans le rang. Elle souffre de crises d’angoisse, mais aussi d’une certaine bougeotte qui l’empêche de rester trop longtemps dans le même travail. Hypersensible, elle fond en larmes pour un rien.

Mais ce qui va surtout gêner ses parents, c’est que Janice est, finalement, une jeune femme de son temps, qui ne respecte pas la morale figée de la génération précédente. Le film date de 1971, époque où le conflit entre les générations prend une ampleur politique et sociale. Cette question dépasse largement les seules relations intra-familiale et touche aussi la société dans son ensemble, l’éducation (dont il était déjà question dans Kes) ou, ici, la thérapie psychiatrique.

Au point de départ du film, nous avons donc le conflit entre une jeune femme et ses parents. Des parents forcément d’une autre génération, et qui ont vite fait de juger “anormal” tout ce qui n’entre pas dans leur conception du moralement acceptable. Par exemple, la grossesse d’une jeune femme qui n’est pas mariée. Et Ken Loach de faire le constat de l’absence de communication entre les générations, un problème dont Janice n’est en rien responsable, puisque l’on apprend que cela s’était déjà produit avec sa grande sœur (qui, elle, avait eu la présence d’esprit de quitter le domicile parental). La force du cinéaste réside, cependant, dans sa capacité à ne pas juger ses personnages : si nous en venons souvent à éprouver de la colère envers ces parents, il suffit, cependant, d’un entretien de la mère avec le psychiatre pour se faire une idée de la situation psychologique d’une femme qui ne comprend pas les changements sociaux en œuvre depuis quelques années et qui en a sûrement peur.

C’est là qu’intervient la psychiatrie.

Car si le conflit entre les générations déchire les familles, il traverse aussi le domaine psychiatrique, et Mike, le docteur qui va s’occuper de Janice pendant la première moitié du film, se trouvera, toutes proportions gardées, dans la même situation que la jeune femme. Il travaille avec des méthodes novatrices, méthodes qui se trouvent rejetées par les instances dirigeantes de l’hôpital. Le conflit se noue autour des traitements “à l’ancienne” (abrutir par des médicaments, faire des électrochocs) dans le but de renvoyer le plus vite possible le patient dans la société, pour qu’il “rentre dans le rang”. Mike, lui, prône le dialogue, les groupes de paroles, et l’acceptation d’une sensibilité différente qui n’est pas une maladie ; il travaille d’ailleurs tout autant avec les parents qu’avec Janice. Il s’agit de faire comprendre que la notion de “normalité” n’existe pas, et son but n’est pas de “guérir” des patients qu’il ne considère pas comme malades.

Mais pour le Conseil d’Administration de l’hôpital, ainsi que pour les parents de Janice, le but de la psychiatrie est de faire des patients “des gens normaux”. Il s’agit de “rendre Janice à la vie normale”. En gros, d’abrutir en elle tout ce qui fait sa personnalité et ses particularités. Tim, l’ami de Janice, met en parallèle “la vie de famille” et le dressage : de même que les maisons du quartier sont toutes parfaitement identiques et strictement alignées.

Family Life est tourné comme un documentaire et Loach nous implique totalement auprès de ses personnages. Il montre des situations qui sont toujours très instructives sur les personnalités de ses protagonistes. En cela, il est aidé par un casting d’exception, en particulier Sandy Ratcliff, totalement engagée dans son personnage et qui fait une composition d’une qualité rare.

Tout en faisant un cinéma réaliste, très ancré dans un lieu et une époque, Ken Loach signe aussi un film engagé contre une société britannique à l’esprit étriqué et engoncée dans ses vieilles certitudes. Loach réussit le pari de faire un film vivant, captant une réalité vivante, et une œuvre très construite, structurée autour d’un paradoxe qui ferait presque rire si le résultat n’était pas aussi scandaleux : c’est en prétendant la guérir qu’une psychiatrie aux méthodes antiques va faire de Janice un légume, c’est en voulant la rendre “normale” que les parents vont faire de Janice une inadaptée irrémédiable. Loach était alors déjà dans ce cinéma politique dont il écrira quelques superbes pages, ce type de cinéma qui donne envie de s’engager, de passer à l’action. Et Family Life est un de ses meilleurs films, ainsi qu’un des plus durs.

Family Life : bande annonce

Family Life : fiche technique

Réalisateur : Ken Loach
Scénario : David Mercer
Interprètes : Sandy Ratcliff (Janice), Bill Dean (Mr. Baildon), Grace Cave (Mrs. Baildon), Malcolm Tierney (Tim), Michael Riddall (Docteur Mike Donaldson)
Montage : Roy Watts
Photographie : Charles Stewart
Musique : Marc Wilkinson
Producteur : Tony Garnett
Société de production : EMI Films, Kestrel Films
Société de distribution : MGM
Genre : drame social
Durée : 108 minutes
Date de sortie en France : 1er novembre 1972

Royaume-Uni – 1971

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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