Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon, un coffret réjouissant

De 1971 à à 2016, le grand studio japonais de la Nikkatsu va produire une centaine de films érotiques à petit budget : les « roman porno ». La Major, en grande difficulté économique à la fin des années 60, espérait ainsi se renflouer. Dans ce but, elle fera appel à des chefs opérateurs ayant fait leurs preuves en leur donnant carte blanche. Bientôt émergeront quelques grands noms du cinéma érotique nippon : Tatsumi Kushimaro, Noboru Tanaka ou encore Toshimaru Ikeda. Elephant films retrace avec les dix films de son coffret rétrospectif  Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon l’éventail particulièrement riche de ce qui va devenir au fil du temps un genre en soi. A noter que les suppléments de plus de 10 heures de présentation des films par Stephen Sarrazin et Stéphane de Mesnildot sont tout à fait précieux.

Un genre  jouissif mais ficelé et corseté

Le cahier des charges imposé par la Nikkatsu aux réalisateurs qui s’y collent tient en trois grands principes : le film doit être bref, 70 minutes tout au plus, raconter une histoire et comporter ni plus ni moins huit scènes érotiques. Sur cette base, les différents réalisateurs vont s’en donner à cœur joie déclinant toute la panoplie des fantasmes qu’on peut imaginer : l’amour dans différentes positions (sociales ou géométriques), l’amour à deux mais pourquoi pas à trois (Nuits félines à Shinjuku, Les Amants mouillés), l’amour phallique ou saphique (White Lily), l’amour qui rend chèvre (L’Aube des félines) aussi bien que l’amour vache (Angels Guts, Antiporno). Une grande liberté d’écriture qui se heurte malgré tout aux tabous sociétaux encore bien marqués dans le Japon des années 70 : du cul OK mais cachez ces poils, chattes, bittes, verges et couilles que l’on ne saurait voir. La pellicule se retrouve souvent grattée ou barrée d’un rectangle opaque en postproduction, parfois par le réalisateur lui-même. A ce titre, il est assez amusant de constater la façon dont certains d’entre eux procéderont pour masquer ces parties intimes à l’aide de toutes sortes d’objets incongrument placés au premier plan (Nuits félines à Shinjuku). Et de fait, une des caractéristiques du genre est son humour et sa propension à l’auto-dérision.

Ancrage social et déambulations urbaines

La plupart des films du coffret racontent des histoires avec des personnages bien écrits ce qui tranche avec le cinéma érotique occidental. Des individus fragilisés par la vie  (les veufs de l’Aube des félines ou de White Lily) ou par des difficultés économiques (les prostituées, le réalisateur de l’Extase de la rose noire, les personnages au ban de la société dans Angels Guts). Quelle que soit la situation professionnelle ou sociale des personnages, le sexe vient souvent remédier à une misère affective patente. Mis à part Les Amants mouillés dont l’action se déroule dans une petite ville côtière, le cadre général de ces histoires est celui de la grande ville et de sa vie nocturne. L’Aube des félines ou Angels Guts offrent ainsi de magnifiques plans de rues ou quartiers populaires. Le « roman porno » est visuellement très intéressant et pas seulement pour les raisons triviales qu’on imaginerait.

Reboots et tête-à-queue

En 2016, la Nikkatsu fête le 45 ème anniversaire du roman porno en produisant cinq films « à la manière de » : les reboots. Si White Lily et les Chaudes gymnopédies laissent sur leur faim en matière de réalisation et d’audaces scénaristiques, il n’en est pas de même du très surprenant (et mal titré) A l’ombre des jeunes filles humides.  Ce film met en scène un homme confronté aux assauts d’une jeune nymphomane. Lui, pourtant, ne tient qu’à une chose vivre loin des femmes en particulier, et de la société en général. Le personnage féminin ultra badass et le ton absurde, presque beckettien, du film en font un ofni tout à fait réjouissant. Allant encore plus loin dans le détournement du genre (et des genres au sens sexuel du terme), Antiporno comme son titre l’annonce prend le contre-pied des stéréotypes du porno moderne. Les personnages comme les situations y sont réversibles et le fond du discours porte sur la subversion cinématographique. Avec ses décors flashy et un scénario faisant du tête-à-queue, le très inventif Sono Sion propose ici le film le plus moderne d’un coffret au final plus passionnant que bandant. A découvrir !

Bande-annonce :

Caractéristiques du coffret

Editeur : Elephant films
Contributeurs : Noboru Tanaka et Shiraiso Kabuya (réalisateurs)
10 DVD blu-ray ou DVD
Noir & blanc et couleurs
Genre : érotique
Versions restaurées
16/9 formats respectés
Version originaleSous-titres français
Durée totale : 754 minutes

Sortie : 10/12/2019

Documentaires inédits et interviews exclusives (dont Sono Sion par Yves Montmayeur)
Présentation des films par Stephen Sarrazin, Stéphane de Mesnildot et Julien Sévéon

Inclus : le livre Nikkatsu Roman Porno : une autre histoire du corps au Japon de Stephen Sarrazin

Liste des films :

Nuits félines à Shunjuku
Les Amants mouillés
L’Extase de la rose noire
Angel Guts : Red Porno
Lady Karuizawa
L’Aube des félines
A L’ombre des jeunes filles humides
Chaudes gymnopédies
AntiPorno
White Lily

Festival

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