Requiem : Anna Akhmatova porte le deuil du peuple russe

Ecrits entre 1935 et 1940, les poèmes qui constituent le recueil Requiem (qui ne sera publié qu’en 1963) dressent le portrait d’une URSS dominée par la mort et le deuil.

1921. Le premier mari d’Anna Akhmatova, Nikolaï Goumilev, dont elle était séparée depuis quelques années, est exécuté pour « activités anti-bolchéviques ».
1938. Lev Goumilev, le fils qu’Anna Akhmatova a eu avec Nikolaï, est arrêté. (Parce qu’il avait le malheur de porter le même nom que son père ? Dans la « logique » soviétique de ces années 30, il n’en fallait pas plus…). Etant sans nouvelles de lui (il avait été déporté, mais les familles n’étaient jamais prévenues), Anna Akhmatova va, comme des milliers d’autres femmes et mères dans cet état policier et répressif, s’incruster dans l’interminable file d’attente à la porte de la prison Kresty (la Croix), à Leningrad, apportant à son fils de la nourriture ou des vêtements. Des heures, parfois des jours d’attente, quelles que soient les conditions météo, pour un résultat plus qu’incertain, puisque tout est soumis au bon vouloir d’un quelconque chef.
C’est en ayant cela en tête qu’il faut lire Requiem, court recueil de poèmes (dix petits textes, une dédicace, une introduction et un épilogue) dont l’écriture s’est faite, majoritairement, en 39 et 40.

Le titre en lui-même en dit long. Requiem est un livre sur les morts. Non pas les morts qui ont effectivement trépassé, et qui, eux, sont bien heureux :

« Il fut un temps où ne souriait
Que le cadavre heureux de son repos. »
(Introduction ; traduction de Paul Valet, éditions de Minuit)

Non, les morts dont parle Akhmatova sont encore plus ou moins vivants. La poétesse décrit l’URSS comme un pays peuplé de morts-vivants. Même pas des morts en sursis, mais des personnes tellement privées de tout que la notion même d’existence paraît déplacée pour parler de leur vie. Des êtres qui attendent la mort avec impatience. Cela permet à Akhmatova d’inverser un des lieux communs de la poésie : ici, la mort ne fait pas peur, elle n’est pas source d’angoisses existentielles. Ici, on l’invite, on est impatient qu’elle vienne nous prendre. Ici, la mort est une délivrance :

« Quoi qu’on fasse, tu arriveras. Pourquoi pas maintenant ?
Car je l’attends – la vie m’est difficile.
J’éteins la lampe et j’ouvre la porte
A toi, si simple, si merveilleuse. »
(A la mort, poème 8)

De fait, l’URSS décrite ici est peuplée d’images liées à la mort : le bourreau, la vie arrachée, la levée du corps dans une chambre mortuaire, etc. Chaque famille est touchée par cette mort omniprésente : toute femme est une veuve en puissance, et toute mère peut se retrouver comme Marie constatant la mort de son fils (sans le savoir parfois, puisque le sort réservé aux prisonniers n’était pas communiqué à leur famille ; le fils est-il vivant ou mort ? A-t-il été exécuté ou déporté en Sibérie ?).

« La Russie innocente se tordait de douleur,
Sous les bottes ensanglantées,
Sous les pneus des noirs fourgons cellulaires. »
(Introduction)

Mais que l’on ne s’y trompe point : ceux qui sont morts ici, ce sont les peuples de l’URSS. Toute une population courbée, opprimée, dont la volonté est annihilée. Dans ce Requiem destiné à célébrer non pas les disparus mais les opprimés, les personnes chuchotent parce que « là-bas on ne parlait qu’en chuchotant » (En guise de préface). Ce n’est pas la mort physique qui est là, c’est l’absence de vie. Il n’y a là, finalement, aucune véritable différence entre les personnes arrêtées et emprisonnées, et celles qui ne le sont pas, mais ne sont pas libres pour autant.
Dans ce bref recueil, Akhmatova parvient, avec des mots et des phrases simples, à faire revivre la douleur incommensurable de cette non-vie, de cette folie totalitaire et policière. Nul doute qu’Akhmatova se fait la voix de toutes ces mères placées dans la torture de l’incertitude des décennies durant. Qu’elle se faisait une mission de parler pour les sans-voix, de hurler dans ce pays où tout le monde chuchote, de se tenir debout. Bien entendu, le régime stalinien a voulu lui couper la voix, c’est sans doute pour cela qu’elle n’en résonne que plus fort aujourd’hui.

(Nous recommandons de lire, de préférence, l’excellente édition bilingue parue aux Editions de Minuit en 1991, avec une préface et une traduction de Paul Valet)

Requiem, Anna Akhmatova
Editions de Minuit, 1991

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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