Chambre 212 de Christophe Honoré : la légèreté lui va si bien

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Chambre 212 s’écrit comme un long rêve peuplé de fantômes, d’amours consommées, consumées. C’est une petite parenthèse dans l’œuvre très riche de Christophe Honoré. Une déclaration d’amour aux acteurs, mais surtout à la grande Chiara Mastroianni qui prouve qu’il reste encore des rôles forts, libres, poétiques, même à presque 50 ans. Et tout ça sous l’œil avisé d’un homme qui filme mieux que personne l’amour et ses désillusions, mais surtout son empreinte indélébile sur le corps. Le film fait joliment écho à l’album d’Alex Beaupain sortie le 4 octobre dernier : Pas plus le jour que la nuit. Ici la nuit apporte légèreté et liberté au jour. Elle évite les grandes scènes de ménage et offre les corps en partage.

« Baiser un peu, baiser tout le temps »

On l’avait quitté sur une note de gravité avec un sujet doux et rugueux à la fois sur le Sida (Plaire, aimer et courir vite), le voilà revenu avec une nouvelle variante sur l’amour et ses affres doucereux. Ici, le projet est de glisser lentement vers la comédie pas potache non, mais celle qui scelle avec le spectateur une sorte de « pacte du plaisir » comme le dit Honoré lui-même dans une interview donnée aux Fiches du cinéma. Non pas un plaisir immédiat, intense et satisfait sans contrainte, ça c’est tout le projet de son personnage, mais un plaisir lié aux clins d’œils, aux petites connivences avec le spectateur. Et surtout avec la capacité qu’a Honoré de créer sa mise en scène presque en direct avec le spectateur, de jouer et de faire jouer ses acteurs en montrant qu’ils jouent. Des acteurs toujours au centre d’ailleurs, dans une ronde des plaisirs infinis où chacun perd sa place, parce que trop tôt parti à la chasse. Car oui, il y aussi un aspect presque enfantin, bien que très cru, dans l’écriture d’Honoré. Lui qui écrit pour les enfants, transforme pour les adultes les contes d’autrefois en petites vignettes où ici le burlesque s’invite.

On peut ainsi croiser dans la  Chambre 212 une volonté incarnée avec le visage d’Aznavour. Et de chansons il est d’ailleurs ici encore question, car les textes dits par nos personnages sont comme autant de ritournelles qui déjà peuplaient, à travers les mots d’Alex Beaupain, des films comme Les Chansons d’amour. Ici, le rythme a son importance. Dès le début, on voit Chiara Mastroianni alias Maria marcher dans la rue, vive, élégante, libérée de toute contrainte. Tel un personnage sorti tout droit de Portrait de la jeune fille en feu, Maria, comme Marianne la peintre de Céline Sciamma, marche les mains dans les poches. Elle n’est pas engoncée, elle est affirmée, affranchie.

Les filles légères n’ont plus le cœur lourd

Avec Chambre 212, Honoré fait voler en éclat les conventions bourgeoises de l’amour fidèle. Ici, il ne s’agit plus de faire acte de soumission, mais de virevolter de corps en corps, pour mieux revenir toujours au corps unique, puissant de son amour « officiel », celui avec lequel Maria a fait le choix de s’unir. Tel le couple à trois des Chansons d’amour, Maria a inventé un couple multiforme, peut-être trop ouvert, qui ne plait pas tant à Richard, son mari (Benjamin Biolay, stone, groggy, pantouflard et sûr de son amour profond). Déjà Julie se sentait mise à part cherchant les « bonnes raisons » pour être aimée. Ici pourtant ce n’est pas au deuil que s’intéresse Honoré, mais à la vie, seulement à elle. A la vivacité d’un personnage peut-être un poil égoïste, mais sans regret, sans honte, sans fard. Elle ne supporte d’ailleurs pas d’être la maîtresse dans le placard quand son amant la cache et part cajoler son officielle qui minaude un peu trop à son goût. Christophe Honoré la fait donc littéralement sortir du placard.

Je ne suis pas une salope

Honoré transforme son Paris en un immense rêve, fantasme où tout ressemble à une grande boule à neige géante. Au centre de la rue, un cinéma qui illumine le quartier. Une chambre d’hôtel où se succèdent fantômes et autres incarnations de l’esprit et un appartement, les deux se faisant face, où pour s’aimer librement un couple a choisit d’être séparé une nuit. Quand Richard demande à Maria qui lui dit « je veux être seule », « seule ça veut dire sans moi ? », « non ça veut juste dire seule », il apprécie toute la finesse d’un personnage qui ne veut pas qu’on le fasse taire et qui veut faire entendre sa voix. Sa façon de vivre, de papillonner. D’être non pas une salope, Chiara Mastroianni relevant chez Trapenard que si Don Juan qualifie l’homme, il y a rarement un qualificatif aussi charmant pour qualifier une femme « légère », mais une Maria. C’est à dire une femme qui étreint les bras de son mari jeune, qui observe avec gourmandise d’autres hommes et qui ne compte pas s’en excuser. Quand elle sourit à son mari après une nuit à valser de visage en visage, de corps en corps, et lui dit « ce soir, je suis libre », il y a plus qu’un créneau à entendre dans cette phrase. Elle dit enfin combien « les amours qui durent » ne font plus tellement les amants moins beaux, mais qu’il leur faut ne pas se perdre en chemin. Honoré réconcilient alors la beauté du geste et les baisers trop mûrs, amours passagères et amours qui durent.

Cinéma cinéma

Son film est traversé également de bout en bout par un amour inconditionnel des acteurs, de leurs regards enfantins, de leurs corps qui s’étreignent. Ils sont à la fois roses, bleus, rouges*. Toute une palette de jeux et de saveurs qu’il est beau de regarder s’aimer, se dés-aimer, mais ne pas pouvoir vivre les uns sans les autres. Car à la force des étreintes qui sitôt vécues sont écœurantes, perdues, Honoré oppose aussi l’attachement, la force du souvenir (tiens tiens, encore un lien avec une certaine Céline Sciamma) et l’envie de tout recommencer à l’identique si tout était à refaire. Chambre 212 se regarde comme une petite fantaisie où Honoré aborde ses obsessions avec un recul souvent délicieux, un sens habile du cadre même déséquilibré, une mise en scène inventive et parfois déroutante. A la fois hors du monde et dans le monde, il dit beaucoup des hommes, des femmes et du mélange entre eux, sans figer aucune figure. Car Christophe Honoré dans ses films fait lui aussi le choix du poète, du cinéphile. Les amours y sont toujours impossibles mais pourtant consommées à l’envie, à l’excès.

*écouter pour comprendre le texte lu par Chiara Mastroianni à la fin de Boomerang d’Augustin Trapenard.

Chambre 212 : Bande annonce

Chambre 212 : Fiche technique

Réalisateur : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré
Interprètes : Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin, Benjamin Biolay …
Photographie : Remy Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Sociétés de production : Les Films Pélléas
Distributeur : Memento Films
Durée 87 minutes
Genre: Comédie dramatique
Date de sortie : 9 octobre 2019

France – 2019

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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