Rencontre avec Mounia Meddour, Lyna Khoudri et Shirine Boutella pour Papicha

Le Mag du Ciné a rencontré la réalisatrice Mounia Meddour pour la sortie de son premier film Papicha, accompagnée de ses deux actrices principales Lyna Khoudri et Shirine Boutella. Oeuvre puissante à l’intelligence et au rythme remarquables, le film est aussi personnel pour sa réalisatrice qu’essentiel pour l’Algérie.

Mardi 1er octobre, Hôtel de Berri à Paris

Les 4 personnages principaux sont autant de rapports différents avec la religion, la liberté. Qu’est ce qui vous a plu dans vos personnages et comment vous vous y êtes identifiées ? 

Lyna Khoudri – On n’a pas choisi quel personnage on voulait faire mais je pense que c’est un tout, les parcours de chacune, la force de chaque personnage.

Shirine Boutella – Puis c’est des rôles intéressants parce qu’il fallait créer, il fallait composer. Ça nous ressemble pas complètement, c’est à dire qu’on a des caractéristiques similaires avec nos personnages mais en réalité, on les a beaucoup créés tout autour et c’est surtout l’histoire en elle même qui nous a vraiment bousculées, portées. C’est le contexte, le pays parce qu’on est algériennes donc c’était dans les gênes, on est très fières de pouvoir faire un film qui parle de notre pays et de notre génération, de notre jeunesse et des femmes algériennes.

Justement, c’est quoi pour vous être une femme algérienne aujourd’hui ? 

S.B. – C’est exactement comme dans Papicha en fait, c’est des femmes combattantes qui, tous les jours, continuent de s’imposer, à essayer de vivre leur vie, d’imposer leurs choix, leurs décisions. Être libre c’est encore un combat en Algérie par rapport aux mentalités, à la société actuelle. 

L.K. – Ça veut dire plein de choses être une femme algérienne, ça dépend où, ça dépend de quel point de vue…

Vous vivez en France toutes les deux donc pour vous qu’est ce que ça représente en France ?

L.K. – C’est porter une double culture, c’est porter une histoire, c’est complexe, c’est pas évident. En plus l’Algérie et la France ont une histoire hyper particulière, on ne sait pas si c’est de l’amour ou si c’est de la rancoeur, de la haine ou de l’admiration. Il y a quand même des rapports particuliers entre ces deux pays et du coup, être entre les deux c’est un peu bizarre. Il faut réussir à se construire et en même temps, c’est pas grave quoi.

S.B. – Moi j’ai vécu en Algérie longtemps, j’ai fait mes études là bas, je suis partie après le bac à Paris pour étudier puis après j’y suis retourné encore deux ans pour travailler puis je suis revenue à Paris là en décembre pour des raisons professionnelles et il y a un truc que je remarque sur les réseaux sociaux parce que je suis pas mal suivie par des algériens vu que j’ai commencé à construire mes réseaux sociaux là bas, c’est une espèce de responsabilité où en fait, on représente l’image de l’Algérie. Quand ils te suivent, ils sont tout le temps en train de te dire « Je suis fier de toi » ou « ah dommage, tu donnes une mauvaise image » c’est à dire que eux ils associent ce que toi tu représentes quand t’es algérienne et que tu pars. Ils associent l’image de l’Algérie à la personne.

Comment vous avez fait pour justement lier vos personnages et vos propres expériences ? Le sentiment d’appartenance au pays est très fort dans le film, à tel point que Nedjma mange la terre.

L.K. – Moi je suis née en Algérie donc c’est ma terre quoi, ça s’explique pas.

S.B. – D’ailleurs c’était son idée, c’est toi qui as proposé cette histoire, ce rapport avec la terre.

L.K. – Oui c’était vraiment manger la terre, c’est physique quoi ce rapport que l’on a avec. Parce que ça veut tout et rien dire appartenir à un peuple. Je connais plein de gens qui trouvent qu’avoir une appartenance à un peuple, ou une patrie, ça ne veut rien dire, et d’autres le contraire. Je pense que Nedjma se sent plus forte en sentant qu’elle appartient à son peuple, à son pays. Et puis je pense que les algériens, on porte tous une histoire, on porte tous 132 ans de colonisation, t’as un pays qui se reconstruit, t’as quand même une guerre d’indépendance fondée sur la solidarité et la foi en quelque chose de commun alors qu’il y a rien qui te prouve que tu vas y arriver, c’est quand même un peuple qui s’est toujours battu et qui a été soudé pour cette terre, pour le drapeau. Donc c’est une dignité, ça me semble évident. N’importe quel algérien dans le monde est fier.

S.B. – Très fier.

L.K. – Trop fier même.

S.B. Déjà, c’est à dire que quand nous on parle du pays, que l’on critique, ça passe mais dès qu’un étranger se permet de dire quelque chose de négatif, on dit « mais de quel droit ». Il y a quelque chose qui se passe où on se dit non, toi tu ne peux pas. Moi je peux parce que j’y ai grandi, j’y ai vécu, je sais mais toi non. Et c’est ce que je remarque partout. C’est la fierté algérienne.

Mounia, qu’est ce qui vous a justement donné envie de faire ce film dans la situation politique actuelle, qu’est ce que vous aviez envie de dire à la jeunesse algérienne avec ce film ?

Mounia Meddour – Ah mais rien, c’est vraiment un film que j’ai fait pour moi. Mais qu’est ce qui m’a poussé à faire ce film ? C’est un film qui est inspiré de faits réels, de moments que j’ai vécus. C’est une envie de transmettre cette histoire, de la partager, mais c’est aussi une envie de montrer autre chose de l’Algérie parce qu’à cette époque, ce qu’on voyait de l’Algérie en Occident, c’était plutôt des attentats, des voitures ou des colis piégés, des bilans de morts et de blessés donc moi ce que j’avais envie de montrer, c’était quelque chose de singulier. Cette micro-société, ces femmes qui résistent à leur façon en continuant à vivre normalement. Avec une Nedjma qui a un rêve et subi énormément d’obstacles mais ne lâche jamais. C’est vraiment un film sur la résistance oui.

Dans le film, Nedjma veut devenir styliste. La création, c’est un moyen de s’émanciper et de devenir libre pour vous ?

M.M. – Moi ce qui m’a permis de m’échapper de cette guerre civile, de cette histoire sombre, c’est l’art oui puisque c’est un exutoire, ça me permet de raconter des histoires, c’est une solution de transmettre ce vécu qui est un peu lourd donc oui.

Quand on voit le film, c’est une cité universitaire exclusivement féminine donc forcément on pense un peu sororité et féminisme, qu’est ce que vous aviez envie de dire des rapports entre les femmes et les hommes en Algérie ? 

M.M. – Souvent, on me dit « oulala tous les personnages masculins sont négatifs » mais en fait, si on réfléchit et qu’on analyse un peu toute la structure de chaque personnage et leur incarnation, on voit très bien qu’on a des méchants et des gentils chez les hommes comme chez les femmes. Chez les hommes, on a le chauffeur de taxi qui prend un risque en accompagnant les jeunes filles en pleine guerre civile, on a le gars du taxiphone qui prend la défense de Nedjma au moment de l’agression, on a l’amoureux de Nedjma qui lui propose un départ qu’elle refuse mais c’est suite à ce refus, il est blessé dans son for intérieur donc il y a cette transformation. Chez les femmes, on a aussi des personnages très négatifs, on a déjà la tueuse, on a la trahison de Wassila envers son amie, Kahina qui trahit sa patrie puisqu’elle rêve d’exil, puis on a ce groupe de femmes voilées qui interviennent dans les chambres et sont pour la propagande en étant de mèche avec les radicaux. On a vraiment, si on décortique un peu, les deux aspects de la société en tout cas. C’est pour ça que la construction des personnages a pris beaucoup de temps parce que ce que j’aime bien, c’est la complexité, on n’est jamais tout blanc ou tout noir. Et là, il y a des failles et même chez Nedjma, elle est très forte mais à un moment donné, elle lâche prise, elle abandonne presque quand on détruit toute sa collection et qu’il n’y a plus d’échappatoire, elle perd cette force et c’est Samira qui vient comme un élément fédérateur lui redonner sa force et son énergie pour continuer à combattre donc il y a vraiment des parcours, des paliers en terme de caractérisation chez chacune d’elles. Indirectement, si on analyse le rôle de Samira, c’est quelqu’un qui s’épanouit à un moment très précis, quand elle accepte cette vie qu’elle porte, c’est quelqu’un qui se dévoile un peu plus, qui assume ses choix et c’est elle qui vient vers Nedjma pour lui dire de reprendre son combat.

Ce qui est incroyable et marquant dans le film c’est que c’est une alternance de tons en permanence. À un moment on veut faire la révolution et la minute d’après, le film nous brise, puis Ya Zina résonne et on a envie de danser la minute suivante, c’est fort ce que vous faites avec ce rythme. 

M.M – Oui parce que l’Algérie c’est un pays de paradoxe, c’est un pays qu’on adore mais c’est un pays qu’on déteste aussi. Et donc c’est comme un aimant, on est attiré parce qu’il y a un humour incroyable et une solidarité, une amitié très forte, mais à côté de ça, il y a une difficulté, une misère sociale, une difficulté politique, un chaos économique, un manque de partage des richesses. Donc c’est pour ça que la mise en scène est au service de cette incertitude et de ce quotidien qui peut vaciller d’un moment à un autre. C’est pour ça qu’on a ces personnages qui passent du rire, de l’émotion à la mort parce que c’est aussi radical que ça, c’est frontal et c’est là.

Comment vous en tant qu’actrices vous avez construit ces personnages là en étant sans cesse en dent de scie où au sein même d’un plan, on passe d’un éclat de rires à des larmes ou à une douleur très profonde, comment vous avez géré ça ? 

S.B. – Sur le coup, sur le tournage, déjà on tourne pas dans l’ordre, on n’a pas le visuel du résultat final donc on fait en fonction de ce qu’il se passe mais on voit pas le tout. C’est à travers Mounia que ça se fait, que l’on va vers là où elle nous emmène. C’est elle la cheffe d’orchestre qui a fait qu’à la fin, ça donnait toutes ces émotions et toutes ces vagues mais nous sur le coup, on n’était pas très conscientes de tout ça.

L.K. – Avec Mounia, on avait fait un curseur émotionnel selon chaque séquence et donc à chaque début de séquence, Mounia me disait « là c’est trop haut, là c’est trop bas » et donc on avait mis ça en place car on se rendait bien compte que sinon, on allait se perdre dans ce grand huit. On avait prévu quand même d’avoir des codes pour se parler et ça a plutôt bien fonctionné, on a placé ce curseur là et on a réussi à se comprendre.

M.M. – Je pense qu’effectivement, il y a déjà eu une base solide au niveau du scénario mais c’est pas suffisant. Au moment de l’écriture, chaque personnage avait une évolution, c’est à dire que chaque personnage partait du point A au point B mais dans son parcours, il avait des moments de failles mais aussi des moments de forces. Donc il y avait déjà ça qui était très déterminé dans chacun des personnages qui permettait de maintenir un récit en montagne russe. C’était primordial pour chacune d’elles, après il y a eu ce travail très important avec Lyna parce qu’elle passe par énormément d’états émotionnels et les uns aussi forts que les autres, quelques uns encore plus forts que d’autres et donc toute la difficulté était de tourner ça dans le désordre. On avait en permanence cette crainte d’être en dessous ou en dessus de l’émotion du moment et ça pour moi, comme premier film, ça a été épouvantable. À chaque fois j’allais voir mon premier assistant et je lui demandais si on pouvait tourner dans l’ordre, il me disait non. On a commencé par l’attentat et ça c’était épouvantable, il a fallu recréer toute cette amitié alors qu’elles se connaissaient que depuis une semaine. Ce que je vais exiger sur mon prochain film c’est de tourner dans l’ordre parce que je suis incapable de faire cette gymnastique intellectuelle, ça a été très très dur. Il y a des choses qu’on a rattrapé au montage aussi forcément car ça sert à ça et j’ai eu un chef opérateur extraordinaire et un monteur incroyable. C’est un travail d’équipe. À un moment donné, le chef opérateur connaissait tellement bien Lyna qu’il anticipait tous ses moments, et ça c’était beau. Il savait qu’à ce moment là, elle allait poser sa main comme ça.

L.K. – À la fin ouais, il y a eu un truc avec Léo (ndlr : Léo Lefère, chef opérateur) qui était fou. Je ne savais même plus qu’il était là, je l’avais oublié en fait.

M.M. – Ah beh non, moi je ne parlais plus. On se parlait pas du tout, des fois heureusement qu’il était là pour nous rappeler la notion de point de vue. Chaque scène devait être du point de vue de Nedjma, c’était notre seul code quand on était un peu dans le pétrin et qu’on savait pas trop comment faire.

Propos recueillis par Gwennaëlle Masle

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Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
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