Le travail m’a tué / Prolongeau-Delalande-Mardon

La souffrance au travail, difficile d’y échapper. Malheureusement, cela peut tourner très mal, parfois jusqu’au suicide sur le lieu même du travail. Alarmant et révélateur. La rentabilité, jusqu’à quel prix ?

Première particularité de cette BD : elle commence par la fin, avec une introduction montrant une veuve avec son avocate. Obtiendra-t-elle gain de cause pour faire reconnaître l’employeur responsable du suicide de son mari ? Le cas pourrait faire jurisprudence.

Deuxième particularité de cette BD : son titre à la première personne à propos d’un personnage dont on sait dès le début qu’il est mort. La contradiction fait son effet et rend bien compte du contenu de la BD qui retrace le parcours fatal du personnage depuis ses origines familiales jusqu’à son acte désespéré au travail.

Troisième particularité de cette BD : son style graphique qui fait sentir l’évolution psychologique du personnage central. Le trait ne cherche jamais la caractérisation trop précise des individus. On peut le regretter pour l’aspect esthétique, mais la précaution permet de garder une distance salutaire vis-à-vis des personnages qui restent des personnages de BD. Pour ce qui est de l’esthétique, le dessinateur choisit de présenter chaque planche en noir, blanc et une couleur qui varie régulièrement (au début par planches successives, ensuite par séries de cases). L’effet n’est pas désagréable, mais un peu artificiel.

Quatrième particularité (fondamentale) de cette BD : son sujet. Autant dire que l’album se lit bien, sans doute grâce à la crédibilité des situations et l’évidente montée du stress, avec l’implacable enchaînement des circonstances. Puisqu’on connaît la chute, on voudrait comprendre.

Ingénieur automobile

Structuré en chapitres, l’album montre bien l’engrenage dans lequel le futur suicidé s’engage sans réaliser ce qui l’attend. Issu d’un milieu relativement modeste, le jeune homme fait de solides études pour devenir ingénieur. Passionné d’automobile depuis son enfance, il voit son rêve se réaliser quand il se fait engager par un groupe qui ressemble étrangement à Renault. Inévitable, le rapprochement émerge avec le prénom du personnage (évoqué enfin page 12) qui s’appelle Carlos… comme Carlos Goshn, PDG de Renault de 2005 à 2019. Pour ne pas trop pointer dans une direction unique, le logo de la boîte est une tête de cheval qui rappelle plutôt le cheval cabré de Ferrari. Ultime clin d’œil page 109, avec un bolide type Formule 1 (qu’on aperçoit sur la couverture), dans le grand hall de l’usine.

Le monde du travail, son univers impitoyable

Puisqu’il est vital d’obtenir un emploi rémunéré, le stress existe avant même d’entrer dans le monde du travail. Une fois embauché, il faut se faire sa place dans un univers généralement sans pitié. Les connaissances acquises pendant les études peuvent constituer un bon atout, rarement suffisant. Au travail, il faut des résultats, mais aussi faire son chemin en tenant compte des personnalités et agissements des collègues. Surtout que certain.e.s ne se gênent pas pour user de moyens psychologiques (raffinés, subtils ou brutaux, rarement anodins), pour parvenir à leurs fins : que ce soit pour se faire payer un café au distributeur, négocier une augmentation ou de nouvelles fonctions, séduire un(e) collègue ou l’obliger à travailler davantage. D’innombrables cas de figure peuvent se présenter (l’album n’en illustre qu’une partie) et ce d’autant plus facilement que l’entreprise est de taille. C’est un peu comme une jungle où tout peut arriver et où le pouvoir représente un enjeu tellement décisif que le principe du « diviser pour mieux régner » revient régulièrement.

La pression… pas seulement des pneus

Comment fait-on face à la pression ? Selon les caractères et les possibilités des uns et des autres : en se concentrant sur son travail, en affichant le masque de la décontraction et de l’assurance, en parlant beaucoup et fort, en donnant des ordres, en flattant celles et ceux qui détiennent du pouvoir, en visant d’emblée le haut de la hiérarchie. La palette des possibles est très riche (les auteurs le font sentir) et les plus malins combinent les attitudes selon les moments, les ambiances ou leurs interlocuteurs.

Le suicide au travail

Il arrive que la pression devienne insupportable, parfois jusqu’à conduire au suicide. En France, des cas ont été médiatisés, dans des grosses entreprises comme Renault ou France Télécom. Les RH ont intégré le phénomène pour surveiller les éléments les plus fragiles et tenter de prévenir (parce que guérir…). Malheureusement, le phénomène existe toujours et ne fait que s’intensifier.

En disséquant un cas, cette BD donne à réfléchir. Pourtant, sa teneur clairement revendicative me semble orientée vers un seul axe : rendre le travail plus humain ou demander à ce que la tendance (à la déshumanisation) s’inverse.

Perversion d’un système

Les décisions visant à la rentabilisation du travail nuiraient systématiquement aux relations humaines. Vision outrancière pour illustrer un cas extrême ? Peut-être, car ici l’ensemble se rapproche progressivement d’un système totalitaire qui limite (contraint) de plus en plus la liberté individuelle. La rationalisation irait donc à l’encontre du but recherché. Dans ces conditions, l’individu se retrancherait derrière son absence de responsabilité personnelle vis-à-vis de dysfonctionnements clairement identifiés. Simples effets pervers ? N’oublions pas que l’ensemble est conçu par des personnes et fonctionne sous les actions combinées d’êtres humains.

Où chercher les responsabilités ?

En choisissant comme titre Le travail m’a tué (Carlos s’exprime, mais les auteurs conçoivent la BD), Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande (scénario), ainsi que Grégory Mardon (dessin) incitent à considérer l’entreprise seule comme pleinement responsable du drame. Les actionnaires étant évoqués à un moment, cela sent un peu l’aveu d’impuissance par la dénonciation d’un système, puisque tous les noms qui pourraient émerger ne sont que ceux des valets de ce système.

La lecture cynique de cette BD consisterait à voir Carlos comme un naïf et un faible. Justification possible : le suicide est un acte individuel et personnel (parfois sous le coup d’une impulsion irraisonnée, malheureusement), qui plonge l’entourage dans l’effarement, l’incompréhension.

Juridiquement, chercher à mettre toute la responsabilité sur le dos de l’employeur se défend. Par contre, moralement, la BD montre que cela ne colle pas. La vraie question serait de savoir dans quelle mesure un individu peut dire stop et quitter ce système qui le broie. Le suicide signale l’absence d’échappatoire acceptable.

La veuve… Elle semble ne pas voir ou comprendre qu’elle porte sa part de responsabilité dans le suicide de Carlos, alors qu’elle l’a juste incité à dédramatiser. Sa motivation ? Conserver sa vie de couple (et la maison à Saint-Cloud), faire des enfants et les voir grandir. Un personnage presque caricatural à force de banalité et de lieux communs. Mais son incompréhension des difficultés rencontrées par son mari, ses emportements et réflexions ont contribué à faire monter la pression. Pas plus que les autres personnes côtoyant Carlos (chacun.e se réfugiant derrière ses intérêts personnels), elle ne lui a présenté une porte de sortie vivable.

Avec ses exigences un peu aveugles, ses réorganisations continuelles, ses changements de responsabilités (irresponsables) mettant les techniciens (ceux qui œuvrent à la production) dans des situations impossibles (car soumises à des décisions technocratiques), l’entreprise est effectivement coupable. Mais l’entreprise, ce sont des personnes. Est-ce que d’autres personnes à la place de celles qu’on voit diriger ne feraient pas plus ou moins la même chose ?

Si le monde va mal, c’est aussi parce que personne ne trouve la solution pour calmer le jeu, pas seulement au travail. Maintenant, bonnes vacances à celles et à ceux qui peuvent en profiter !

Le travail m’a tué, Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande (scénario), Grégory Mardon (dessin)
Futuropolis, juin 2019, 120 pages

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3.5

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