So long, my son : Une petite histoire bouleversante dans une grande histoire édifiante

Avec So long, my Son, le cinéaste chinois Wang Xiaoshuai continue de livrer, malgré une censure très présente, des réflexions sur l’évolution de son pays, avec comme thème central l’incroyable politique de limitation des naissances des années 80 jusqu’en 2015, comme réponse au besoin de croissance économique; une politique néfaste qui verra encore ses séquelles jusqu’en  2050 au moins. Le tout raconté au travers de l’émouvante histoire d’un couple qui va traverser 40 ans de leur existence à l’écran.

Synopsis :  Au début des années 1980, Liyun et Yaojun forment un couple heureux. Tandis que le régime vient de mettre en place la politique de l’enfant unique, un évènement tragique va bouleverser leur vie. Pendant 40 ans, alors qu’ils tentent de se reconstruire, leur destin va s’entrelacer avec celui de la Chine contemporaine. 

Still Walking

Wang Xiaoshuai a cette capacité incroyable de produire ses films sous la houlette de l’administration, et de la censure qui va avec, et pourtant de continuer à  pointer du doigt ladite administration. Avec son nouveau film So long, my Son, il n’en est pas autrement, même si le sujet dont il traite ici, la limitation des naissances à un enfant par couple, est récusé par le pouvoir lui-même, puisqu’aboli officiellement depuis 2015.

Ce cinéaste de la sixième génération, pour le dire vite, se situe quelque part vers le centre de la bande, entre le cinéma très réaliste de Jia ZhangKe ou de Wang Bing, et celui plus esthétisé et fantasque de Bi Gan, soit un cinéma d’auteur plutôt conventionnel.  Avec un focus sur ses protagonistes qui sont de presque toutes les séquences, Wang Xiaoshuai draine cependant dans son récit 40 ans d’histoire de son pays, 40 années d’évolution qu’il montre par petites bribes presque imperceptibles (les propagandes de rue, une danse occidentale interdite suivie d’une rafle, une Porsche au détour d’une autoroute, et cette eau chaude bue par tous, les pauvres, les riches, les modernes et les anciens, comme un fil aqueux qui relie les époques et les hommes). Ce mélange de la petite et de la grande histoire est le procédé qu’il a déjà utilisé dans son récent et très beau Red Amnesia, qui faisait également  sur fond de l’histoire de Deng, une femme déjà âgée aux prises avec les changements, une rétrospective de la vie d’avant, la Chine Rouge, au regard de celle d’aujourd’hui, que rien ne distingue de ses prospères et très occidentalisés voisins japonais ou coréens.

Les protagonistes marchent par couples ici, et c’est l’évolution de leurs relations qui sert de trame au cinéaste. Liu Yaojun (Wang Jing-chun, qu’on a vu dans Black Coal de Diao Yi’nan) et Wang Liyun (Yong Mei, vue justement dans Un Grand Voyage vers la nuit de Bi Gan) forment un couple de Chinois moyens, ni excessivement heureux ni manifestement malheureux. Ils ont un fils XingXing qui est le jumeau de Haohao (Du Jiang), le fils de leurs meilleurs amis, Shen Yingming (Xu Cheng) et Li Haiyan (Ai Liya). Le film commence très vite par la mort par noyade de XingXing. Les couples en question sont donc au centre, celui de Yaojun et de Liyun notamment, mais également celui des deux amis, et celui de leurs deux femmes. Pour corser l’affaire, Yingming  et Haiyan sont des cadres du parti, et sont les supérieurs hiérarchiques de Yaojun et Liyun, tout le monde travaillant dans la même usine d’état dans cette petite bourgade provinciale dans le Nord de la Chine.

Avant la mort de XingXing mais après le début de la limitation des naissances en Chine, Liyun tombe enceinte. Son avortement se passe dans des conditions psychologiques effroyables, filmées d’une manière qui rend patentes l’impuissance et la résignation de la population face au pouvoir, celui des usines d’état, celui des hôpitaux, celui de la police. Leurs amis mais supérieurs font partie de ces pouvoirs.  A la suite de ces drames successifs, le couple part loin, au sud-est du pays, pour recommencer une nouvelle vie loin de toute sollicitation émotionnelle, au sein d’une population dont ils ne connaissent même pas le dialecte, presque emmurés dans leur douleur. Le compte-rendu de leurs efforts de résilience est remarquable, sobre, porté par deux acteurs qui expriment énormément sans aucune gesticulation. Leur ballet à deux justifie d’ailleurs qu’à Berlin, les deux Ours d’argent pour le meilleur acteur et la meilleure actrice leur aient été attribués.

Wang Xiaoshuai a bâti son film en s’appuyant sur un montage en dehors de la chronologie. Les flash-backs s’insèrent abruptement dans le récit, et plutôt que de nuire à l’ensemble, ils contribuent à tenir en haleine le spectateur qui en sait très peu au début de So long, my Son. De plus, ils sont disséminés dans le métrage comme des dés lancés au hasard, ce qui n’est évidemment pas le cas : les deux enfants sont le mètre-étalon auquel on se fie, bébés, à 4 ans, à 8 ans, voire à plus de 30 ans pour celui des deux qui a survécu, dans une absence totale de logique chronologique, mais faisant a posteriori sens quand on assemble tous les éléments. Chacun de ces lancers de dés dévoile autant de l’histoire des protagonistes que de celle de la Chine, qui passe de la superpuissance du Parti communiste, à la superpuissance de l’économie de marché, mettant les uns sur les carreaux, et les autres en orbite en profitant de leurs positions dominantes dans ledit parti.

En plus d’être intense émotionnellement et édifiant quant aux conséquences du totalitarisme qui a régné dans le pays, So long, my son est un film très beau, servi par des images soignées du Coréen Hyunseok Kim (comme cette magnifique scène avec Yaojun assis sur les marches d’un escalier battu par les vagues exprimant l’extrême solitude/désarroi du personnage), et  par un montage déjà évoqué plus haut, un montage très travaillé et très efficace du Thaïlandais Lee Chatametikool (compagnon de travail d’Apichatpong Weerasethakul). Très légèrement larmoyant à la toute fin de ses quelques trois heures, le métrage de Wang Xiaoshuai, sans doute des séquences concédées au pouvoir, n’est pas qu’un (bon) film chinois de plus, c’est une œuvre qui interroge une des problématiques les plus importantes de la Chine d’aujourd’hui qui croule sous le poids de ses vieillards, du déséquilibre hommes/femmes engendré par une politique d’avortement obligatoire mais sélectif en faveur des bébés garçons, et de l’incapacité du pays à renouveler sa force de travail.  Poser ce constat sous la forme de cette fresque romanesque a été la très bonne idée du cinéaste qu’on espère rester toujours à l’affût et continuer de nous offrir ces beaux films au nez et à la barbe de la censure nationale.

So long, my Son – Bande annonce  

So long, my Son – Fiche technique

Titre original : 地久天长
Réalisateur : Wang Xiaoshuai
Scénario : Wang Xiaoshuai, Ah Mei
Interprétation : Wang Jing-chun (Liu Yaojun), Yong Mei (Wang Liyun), Qi Xi (Shen Moli), Wang Yuan (Liu Xing (16 ans)), Du Jiang (Shen Hao), Ai Liya (Li Haiyan), Zhao Yanguozhang (Zhang Xinjian), Xu Cheng (Shen Yingming), Gao Meiyu (Li Jingjing)
Photographie : Hyunseok Kim
Montage : Lee Chatametikool
Musique : Yingda Dong
Productrice : Xuan Liu, Coproducteurs : Doris Guan, Wang Bing, Shaohua Huang, Meng Zhang
Maison de production : Dongchun Films
Distribution : Ad Vitam Distribution
Récompenses : Ours d’argent pour Wang Jing-chun (meilleur acteur) et Yong Mei (meilleure actrice) à Berlin
Durée : 185 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 03 Juillet 2019
Chine – 2019

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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