La musique d’Alex Beaupain dans le cinéma de Christophe Honoré : la débâcle des sentiments

Peut-on réellement parler de musique lorsque l’on évoque le duo Beaupain-Honoré ? Les chansons y sont comme autant de dialogues et précipitent l’action des personnages souvent empêtrés dans leurs sentiments. Ici, la musique ou plutôt la chanson est synonyme de « parler vrai » et donc de vérité.

Il s’agit pour les personnages de faire le point sur leurs relations sans oser se faire du mal par des dialogues simplement parlés. Dès 17 fois Cécile Cassard et son « Lola » chanté en slip rose par Romain Duris, Honoré a affirmé sa filiation avec un autre cinéaste du dialogue chanté, Jacques Demy. Alors, Beaupain serait-il en quelque sorte le Michel Legrand d’Honoré ? Pas tout à fait. Retour sur quelques partitions chantées particulièrement fortes dans le cinéma d’Honoré.

La naissance d’un duo

Dans 17 fois Cécile Cassard, premier long métrage sorti au cinéma de Christophe Honoré et où Beaupain est crédité comme compositeur, deux moments musicaux forts structurent le film. La danse de Béatrice Dalle alias Cécile Cassard avec Romain Duris (Mathieu) dans son salon sur « Pretty Killer », musique écrite par Alex Beaupain et  interprétée par lui et par  le groupe Lily Margot est un tour de force pour le film. Elle représente en effet la quintessence du cinéma d’Honoré : amour, rivalité, cruauté et sensualité. Quelque chose qui tient du malaise aussi : dans ces corps filmés et qui se réfléchissent dans un miroir. Les acteurs ne chantent pas encore mais tout leur corps interprète la musique qui dit, entre autre, « dancing with another guy ». Les personnages s’observent danser les uns avec les autres et la musique vient habilement retranscrire ce sentiment tout en les enveloppant. Plus tard, l’acteur interprète directement la chanson par la voix, mais cette fois c’est un hommage, à Lola de Jacques Demy. Il n’y a ainsi que chez Honoré que l’on peut voir Romain Duris en slip rose chanter ce qu’Anouk Aimée avait autrefois interprété. Tout s’imbrique et le personnage devient autre tout en se dévoilant. Cette scène chantée fait en effet résonance avec une autre où le personnage incarné par Romain Duris s’était confié sur le peu de chose qu »il savait vraiment réussir à son âge (et encore il comptait « réussir la béchamel ») : « Je vais bientôt avoir trente ans et je ne sais faire que vingt-quatre trucs… et encore, là dedans j’ai compté danser le paso doble et réussir la béchamel ». 

Ces deux scènes composent un  film où le corps est mis en avant et s’exprime, aussi bien dans les mots que dans la posture, ce qui fera dire très justement à Christophe Honoré : « Cécile Cassard doit tout au cinéma, elle ne peut tenir droite qu’au milieu d’un plan, pas au milieu d’une phrase. C’est un personnage qui a besoin d’espace et de durée, un personnage qui demande à être incarné, pris en main par une actrice, regardé par un cinéaste, la lecture ne suffit pas à faire exister un tel personnage. ». Pas étonnant donc qu’Honoré ait très vite donné une partition musicale à ce corps qui doit tout au cinéma, à la caméra qui encadre, qui enveloppe, mais qui libère aussi. Ainsi, Honoré est passé du roman au cinéma (pas aussi brutalement puisqu’il fait souvent des allers-retours entre ces deux arts comme avec le théâtre et l’opéra).  Son deuxième film, sorti directement en DVD, Tout contre  Léo, illustre parfaitement cette filiation. En effet, à l’origine livre pour enfants qui aborde la question du sida à travers les yeux d’un petit garçon, le livre d’Honoré est devenu un film by Honoré himself. On y croise furtivement Alex Beaupain y interprétant une chanson, déchirante, que l’on retrouvera plus tard dans Les Chansons d’amour, la plus belle collaboration des deux artistes à ce jour.

Le César de la meilleure musique de film en 2008

On peut presque dire que le travail, et la reconnaissance, de Beaupain et Honoré, se construit en parallèle. Alors que Nous deux et Tout contre Léo ont donné ensuite la place à 17 fois Cécile Cassard, les deux hommes s’inspirent de leur histoire personnelle (largement racontée par Alex Beaupain, mais aussi par Christophe Honoré dans son autobiographie Le Livre pour enfants) pour écrire Les Chansons d’amour, sorti en 2007. Le film est parcouru par quatorze chansons-dialogues aussi touchantes que cruelles. Ce sont elles qui apportent le sel dont a besoin ce film pour se construire, s’inventer, se dérouler et devenir un retour à la vie. Chaque acteur y trouve sa partition, certaines sont d’ailleurs collégiales. Elles ne bousculent pas le récit comme dans une comédie musicale classique et ne sont pas des remplaçantes à part entière des dialogues comme chez Jacques Demy (présent partout encore une fois, jusque dans les marins qui déboulent un matin dans Paris alors que deux personnages marchent vers l’école et ne semblent pas les remarquer). Ces chansons disent la difficulté des situations dans lesquelles se mettent les personnages : « je préfère que tu sois légère  /à la guerre à Troie », résumé assez cruel du trio amoureux défectueux (mais attachant) dans lequel se sont empêtrés Ismaël et Julie avec leur copine un poil envahissante, Alice. On retiendra ainsi deux chansons d’amour assez ambivalentes du film, qui construisent encore une fois la force d’incarnation du cinéma du réalisateur. Les deux chansons sont :  Il faut se taire, interprétée par Louis Garrel (Ismaël) et Clotilde Hesme (Alice) ainsi que Ma mémoire sale, interprétée par Louis Garrel face à un Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann) en pleurs.

Dans les deux scènes, il est question de corps qui s’enlacent et qui se (re)découvrent. Pourtant, l’une signe la mort d’un amour qui n’a pas vraiment débuté, l’autre la naissance d’une histoire qui pourrait bien, à terme, ressembler à de l’amour. Si tant est que l’amour ressemble à quelque chose, surtout chez Christophe Honoré. Il faut se taire est un paradoxe, puisque les personnages chantent pour ne rien se dire, pour arrêter de se parler, pour ne plus se faire mal, mais peut-être aussi pour se dire adieu. Un adieu voilé, certes, puisqu’il est question de s’embrasser : « se faire langue contre langue un dialogue de sourds ». Pendant ce temps, les deux personnages en deuil de la même femme, s’enlacent sur le sol, refusent presque de se déshabiller et finiront par se désunir. Il s’agit bien-là, par la musique, de retranscrire un des grands thèmes du film : l’impossibilité de communiquer.

Ma mémoire sale est une scène d’amour plus classique puisque les deux personnages ont l’intention de s’unir pour de vrai, mais dans la douleur. Ce qui semble paradoxal puisque leur amour, sur lequel ils ne sont pas tout à fait en accord, devient le symbole d’une renaissance pour le personnage d’Ismaël. Encore une fois, la caméra enveloppe les deux corps qui s’enlacent pendant qu’un personnage chante son dégoût de lui-même : « lave ma mémoire sale dans un fleuve de boue ». Il ne s’agit de rien moins que d’une renaissance pour  l’un qui va littéralement purger son corps dans le sexe avant de se reconstruire dans l’amour. Pour l’autre, privé de parole, l’enjeu est tout aussi fort : il doit être l’objet (le sauveur), il le dira d’ailleurs plus tard « être un corps je suis d’accord », mais il doit aussi naître dans sa sexualité, affirmer son homosexualité, et se faire accepter de l’autre dans son amour délicat. Mais cette chanson qui peut être vécue comme une sorte de soumission dans les paroles comme dans la mise en scène (ou le corps n’est plus qu’un passage vers une certaine mort qui permet de revenir à la vie), ne serait pas inscrite dans un objet de cinéma sans celle qui lui répondra quelques temps après : J’ai cru entendre dans laquelle Erwann accepte d’être un corps, mais un corps aimé : « mais je crains que pour tout ça, tu doives entendre je t’aime ».

Prolongations

Les deux chansons sont structurantes car elles permettent à la fois de se dire tout ce qu’il y a de cruel dans les relations humaines, mais elles permettent aussi aux personnages de s’affirmer, de s’émanciper. On retrouvera cette force-là dans Les biens-aimés (2011) où Alex Beaupain écrit de nouveau des textes pour les acteurs d’un film de Christophe Honoré. Les deux hommes y font même chanter Catherine Deneuve ! La collaboration entre les deux hommes ne s’arrête pas là, il y a encore eu en 2006, Romain Duris au téléphone, en pleine rupture, dans Dans Paris, mais aussi Chiara Mastroinanni dans Non ma fille tu n’iras pas danser et la déchirante chanson de suicide de Grégoire Leprince-Ringuet dans La Belle personne. Chaque fois, il s’agit de faire de la musique et des paroles une prolongation des corps des comédiens et plus précisément de leur esprit. Les sentiments peuvent ainsi y être exacerbés sans peur du ridicule ou du dialogue qui tombe à plat, les corps peuvent s’y exprimer clairement. Honoré a ainsi inventé un nouveau langage, sensuel et bravache, qui donne à ressentir ces histoires d’amour qui finissent mal, mais qui continuent malgré tout car : « je peux vivre sans toi oui, mais, ce qui me tue mon amour c’est, que je ne peux vivre sans t’aimer ». 

Dernièrement, les deux hommes se sont retrouvés au cinéma pour Les Malheurs de Sophie (2016), où c’est l’enfance, cette fois, qui est assaillie par la cruauté. Christophe Honoré a ensuite fait un grand film sans Alex Beaupain : Plaire, aimer et courir vite. Quant à Alex Beaupain, il fait toujours chanter les acteurs souvent sur scène, que ce soit au théâtre ou lors de ses concerts et il a également écrit la musique d’autres films comme Juillet Août ( avec Frédéric Lo) de Diastème ou encore Jonas plus récemment. En attendant, sûrement, sa prochaine collaboration avec Christophe Honoré.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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