La musique chez Wes Anderson : la nostalgie des Beach Boys

Copié et parodié, le style visuel de Wes Anderson agace ou fascine, mais ne passe jamais inaperçu. Cependant au-delà de l’image, de l’omniprésence du jaune, des panoramiques ou encore de la symétrie des plans et de leur composition, la patte du cinéaste se retrouve aussi dans ses choix musicaux. 

Tout aussi distinctifs que ses tics visuels, les choix musicaux de Wes Anderson sont eux aussi source d’inspiration ou de taquineries. Son goût pour les musiques pop folk, mais aussi son penchant pour la chanson française, lui valent l’étiquette de hipster et sa passion pour les objets désuets n’arrange rien. 

Si on remarque ça et là des personnages qui jouent d’un instrument de musique dans les films du cinéaste américain, il semblerait que les protagonistes, plus que d’en jouer, écoutent la musique. Que ce soit sur des walkmans, des vinyles ou bien des ipods, on sent que la musique chez Wes Anderson est d’avantage enregistrée que créée de toute pièce. Rien d’étonnant si on pense à la fascination du cinéaste pour la nostalgie, ses personnages étant toujours coincés entre enfance et adolescence et jamais vraiment prêts à passer à l’âge adulte. Ces objets du passé sur lesquels les personnages écoutent de la musique renvoient aux carnets, lettres manuscrites, jeux de sociétés et autres objets divers qui peuplent l’univers de Wes Anderson. Un monde rempli d’objets de l’enfance qui, maintenant cette période révolue, prennent toute leur importance.

L’utilisation de morceaux préexistants est alors tout indiquée pour un cinéaste comme Wes Anderson. Que ce soit les Kinks, Françoise Hardy ou même les Beach Boys, le cinéaste renvoie le spectateur dans le passé. En convoquant des morceaux pop, il sollicite aussi les émotions et les souvenirs du spectateur. Utiliser un morceau préexistant c’est aussi évoquer tout un historique d’événements et de souvenirs, à la fois extérieur au film mais aussi interne. Dans La Famille Tenenbaum, les scènes de Margot, le grand amour impossible de Richie (son frère adoptif), sont accompagnées de morceaux aux sonorités punk. Alors, lorsque Richie tente de se suicider sur Needle In The Hay d’Elliott Smith, la scène gagne non seulement en intensité mais aussi en clarté. Sans dialogue, le cinéaste transmet, en plus d’émotions, des informations. Pas besoin de mot de la part des personnages, Elliott Smith et le reste de la bande-son ont déjà tout dit de l’amour et de la douleur de ces protagonistes. 

Anderson, conscient de la puissance narrative de la musique au cinéma, use de cette dernière comme d’un langage, sous-jacent et complémentaire à l’image. La musique se présente alors comme un dialogue secret entre le film/ses personnages et le spectateur. Les morceaux, déjà emprunts d’une identité, donnent immédiatement des informations sur les personnages, et crée ainsi une identification, un lien. C’est peut être pour ça que Wes Anderson est si friand des scènes de présentation pour ses personnages, car son esthétique visuelle couplée aux morceaux de musique délivrent instantanément les informations nécessaires sur les protagonistes, mais crée aussi une espèce de lien familier avec eux, puisque nous partageons parfois les mêmes goûts musicaux. Nous aussi, nous avons pu nous réconcilier sur les Stones, réfléchir à notre vie sur Life On Mars ou faire des plans entre pote sur les Beach Boys.

Les morceaux pop dont se sert le cinéaste contiennent aussi un élément crucial : des paroles. La musique rejoint alors une des grandes caractéristiques du cinéma d’Anderson : son amour pour les mots. On le voit dans le soin qu’il porte à la typographie de ses films, mais aussi dans les inserts de lettres manuscrites, ou encore dans les livres qui ne cessent de s’inviter à l’écran (on pense notamment aux présentations des différents chapitres dans La Famille Tenenbaum, qui se présentent sous forme de chapitres de livre). Wes Anderson aime les mots, ce qu’ils dévoilent mais aussi ce qui se cachent entre les lignes. Il est alors logique qu’il aime les chansons, leurs couplets et leurs refrains, ainsi que leurs différents langages. 

On retrouve alors la jeune Margot acheter ses premières cigarettes sur « Judy is a punk » , les terribles humains de Fantastic Mr. Fox qui sèment la terreur sur « Street Fighting Man » mais aussi Bill Murray dans une fusillade sur « Search and Destroy » qui , littéralement, « cherche à détruire » ses assaillants. C’est avec ces jeux de mots et ces décalages avec les genres musicaux, que Wes Anderson parvient à désamorcer la violence de certaines scènes. Ainsi, il ne se sert pas de la musique pour décrire simplement l’image mais plutôt pour prendre de la distance avec elle. 

Pour autant, Wes Anderson n’use pas seulement de morceaux préexistants. Au début de sa carrière, il travaille beaucoup avec Mark Mothersbaugh et c’est à partir de Fantastic Mr. Fox qu’il entame une collaboration avec le compositeur français Alexandre Desplat. Mais qu’il convoque des morceaux pop ou une bande-son originale, son approche de la musique reste la même. Dans Fantastic Mr. Fox, on retrouve notamment dans le morceau « Boggis, Bunce and Bean » des clins d’œil à la musique d’Ennio Morricone, que ce soit dans les sifflements ou les instruments un peu loufoques. Les compositions de Desplat se présentent alors comme des sortes de patchworks qui nous renvoient à nos souvenirs de cinéphiles. 

Car après tout, s’il ne fallait retenir qu’un thème du cinéma de Wes Anderson, ce serait probablement celui là : la nostalgie. La nostalgie dans les textures que les nombreux gros plans sur des objets essaient de capter ou bien la nostalgie des couleurs qui semblent s’effacer peu à peu et ne laisser qu’un jaune envahissant. Et si les scènes de violence se fondent dans l’humour, c’est peut être parce que le temps a passé et que la brutalité n’est plus aussi intense. Elle se mélange à d’autres sentiments et souvenirs, et alors parfois la violence peut aisément se mélanger à un morceau des Beach Boys. 

The Kinks « This Time Tomorrow » (The Darjeeling Limited)

https://www.youtube.com/watch?v=j9U216E-dTs

Françoise Hardy, « Le temps de l’amour » (Moonrise Kingdom)

https://www.youtube.com/watch?v=lVco_6Kqsa4

Elliott Smith, « Needle In The Hay » (La Famille Tenenbaum)

https://www.youtube.com/watch?v=0LIsY7_gkmY

The Creation, « Making Time » (Rushmore)

Sigur Ros, « Staralfur » (La Vie Aquatique)

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Perrine Mallard
Perrine Mallardhttps://www.lemagducine.fr/
J’ai grandi avec Luke Skywalker, Korben Dallas et la bande de Friends. Rêvé de devenir un gangster comme dans les films de Scorsese. Me suis prise pour une cinéphile après avoir vu Pulp Fiction et découvert mon amour pour le cinéma avec les films des frères Coen. J’aime la poésie de Sofia Coppola et l’imaginaire de Wes Anderson. Je préfère presque toujours les méchants. Et mes films préférés sont entre autres : Bronson, Un Tramway nommé Désir, Donnie Darko, The Dark Knight, Thelma & Louise, Somewhere, Mad Max : Fury Road, The Voices, Snatch et la plupart des Coen. J’ai découvert les séries avec Supernatural pour ensuite me tourner vers The Walking Dead, Misfits et continuer avec The Office, Hannibal, True Detective pour ne jamais m’arrêter, à tel point que je ne peux plus me passer de ma dose quotidienne. Néanmoins, j’ai la fâcheuse tendance à dire que les premières saisons sont les meilleures. Je n’ai pas de préférence entre le cinéma et les séries, tout comme je n’en ai pas concernant les genres, les seuls films/séries qui ne me plaisent pas sont ceux qui me laissent indifférente.

La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

En confiant les deux volets de La Bataille de Gaulle à Volker Bertelmann puis à Théo Cascio, Antonin Baudry fait de son diptyque un objet musical rare, dont la rupture sonore éclaire aussi la réception critique.

La Baleine et le musicien, L’Illusion de Yakushima, Backrooms : trois compositeurs face à un destinataire qu’on n’attendait pas

Rone seul sur un catamaran au large de La Réunion, à attendre plusieurs jours avant de jouer ses premières notes pour une baleine à bosse. Koki Nakano qui compose ses 27 minutes de musique pour les deux heures de film de Naomi Kawase sur le don d'organe pédiatrique au Japon. Kane Parsons, vingt ans, qui co-compose la bande originale du plus gros succès de l'histoire d'A24, pour des espaces 3D vides hérités d'un mythe internet. Trois films sortis cette semaine, trois compositeurs face à un même geste : continuer à composer quand la garantie du destinataire est partie.

John Williams, David Holmes, Dupieux : trois musiques de films qui brouillent les pistes

Avec Disclosure Day, The Christophers et Le Vertige, John Williams, David Holmes et Franck Lascombes signent trois partitions où la musique ne dit plus seulement le film : elle déplace la question de l’auteur, de la signature et de l’identité sonore.