Le Retour de Mary Poppins, ou l’internationale des allumeurs de réverbères

Suite (pas vraiment) attendue du classique Disney de 1963, Le Retour de Mary Poppins surprend par une vraie générosité dans ses moments de magie, mais surtout dans un sous-texte qui semble avoir totalement échappé aux actionnaires de la firme aux grandes oreilles, pour notre plus grand plaisir.

Selon Karl Marx, l’histoire se répète toujours deux fois : la première comme une tragédie, la seconde comme une farce. Si bien sûr la genèse de Mary Poppins, grand succès de Walt Disney dans les années 60 et prouesse technique indéniable, n’a rien à voir avec les grandes tragédies du XXe siècle, le fond de l’affaire est tout de même assez triste. Lorsque Disney s’intéresse aux romans de Pamela L. Travers, dont ses petites filles raffolent, l’homme d’affaire est au sommet d’une carrière florissante, seulement entaché par le bide de La belle au bois dormant en 1959. Il s’éloigne un peu de l’animation traditionnelle et développe les projets fous, comme la création d’un parc d’attraction. Rien n’entache alors l’image de « l’oncle Walt », qui donne régulièrement de sa personne dans des émissions télévisées pour maintenir vivace son empire culturel.

Pourtant de son côté, P.L Travers ne goûte pas vraiment la fantaisie et la niaiserie des productions Disney. L’auteure éconduit plusieurs fois le studio, mais traversant une mauvaise passe, finit par accepter de céder ses droits à l’empire aux grandes oreilles, tout en gardant un droit de regard sur le scénario. Mais Disney reste un redoutable homme d’affaires et, tout comme il s’était réservé Peter Pan (malgré le statut juridique complexe des droits d’auteur de J.M Barrie) quelques années auparavant, le producteur modèle un contrat en béton armé en sa faveur. Travers est sceptique quant à l’utilisation de chansons, ne supporte pas les films d’animation, et ne peut pas tolérer le choix de Dick Van Dyke, qu’elle considère comme un clown plutôt qu’un acteur. Elle protestera en vain, Disney lui rétorquant à chaque fois son propre droit sur le montage final, et jurera qu’on ne l’y reprendrait plus. Tonton Walt raflera la mise, mais n’en profitera pas longtemps, mourant quatre ans plus tard d’un cancer du poumon.

Travers vivra plus longtemps, et continuera même les aventures de Mary Poppins, avant de partir en 1996, à l’age honorable de quatre-vingt-seize ans, sans oublier de préciser dans son testament de ne jamais vendre de droits aux Studio Disney. Et l’histoire aurait pu s’arrêter là, si les héritiers de Disney n’avait pas décidé soudainement de se consacrer presque exclusivement à la profanation de cadavres. Acteurs rajeunis numériquement (voire ressuscités dans le cas de Rogue One), remake de films cultes, et blockbusters produits sur la base de méta-discours cryptique réhabilitant le père fondateur (le navet A la poursuite de demain par exemple). Ils auraient pu laisser Travers tranquille, mais en 2013 sort un faux biopic produit à grands frais, dans le seul but de convaincre le public de la bonne foi de Walt Disney, face à l’aigreur de Travers, dépeinte en vielle anglaise acariâtre. Dans l’ombre de Mary sera donc un joli film bien réalisé, pas trop mal écrit, avec un casting sympathique (Emma Thompson, Tom Hanks et Jason Shwartzman formidables), mais avec un fond idéologique dégueulasse. La seule raison d’être du film étant de convaincre le public que Disney respectait la vision de Travers, et qu’un remake ou une suite seraient tout aussi respectueux. La mémoire de l’auteure est donc sacrifiée sur l’autel de l’argent, et les actionnaires de Disney confirment leur statut de plus flamboyants salopards que la terre ait portés. Tragique.

Autant dire que nous étions plutôt méfiants devant ce Retour de Mary Poppins, le projet ne semblant pas sortir des sentiers battus du remake nostalgique imposé par Disney depuis trop longtemps. Une autre fantaisie de noël oubliable, jouant sur la corde sensible le temps de quelques bandes-annonces, pour finalement nous cracher au visage ses effets numériques hideux et nous imposer ses acteurs sans charismes. Et pourtant, passé les minutes d’introduction sympathiques, on se laisse finalement embarquer avec les enfants Banks dans le délire de cette nounou hors normes et Emily Blunt fait des merveilles en prenant la suite de Julie Andrews. Ses expressions désuètes, son accent « so british » et ses moues pincées révélant à l’occasion une susceptibilité aussi charmante qu’hilarante, participent beaucoup au charme du film. La tâche n’était pas aisée, mais l’actrice met rapidement tout le monde d’accord : Emily Blunt est une merveilleuses Mary Poppins. A ses côté, Lin Manuel Miranda dégage un capital sympathie non négligeable, Colin Firth est parfait en banquier mielleux, et mêmes les enfants semblent à l’aise. Le bonheur est communicatif et l’envie de bien faire déborde de l’écran.

Impossible également de faire la fine bouche devant les deux premières séquences d’« animation » obligatoires qui, malgré une débauche d’effets spéciaux numériques, dégagent une étonnante fantaisie. On nage dans une baignoire transformée en océan sur l’air de « Can you imagine that ? », jouant avec ironie sur le discours rationnel face à l’imagination, et on s’amuse à tourner autour d’un pot jusqu’au « Royal Doulton Music Hall ». Deux moments déployant une foule d’idées visuelles souvent amusantes, parfois vertigineuses (la forme arrondie du pot intégrée à la forme du décor). Véritable plongée à corps perdu dans la magie de l’enfance, sans aucune impression que les producteurs cherchent à nous vendre de nouveaux jouets, voilà déjà une belle surprise.

Nous ne pouvons alors que regretter les séquences suivantes, plus brouillonnes, toujours sympathiques, mais parfois trop découpées et moins fantaisistes (le ballet des allumeurs de réverbères aurait pu être plus réussi). Le film frôle même la sortie de route lors d’une apparition inutile de Meryl Streep en cousine slave, peu aidée par un numéro chaotique dont on ne comprend pas exactement l’importance dans l’histoire. Même si Marc Shaiman et Scott William n’ont pas la moitié du talent des frères Sherman (qui arrivaient à glisser un peu de mélancolie dans leurs compositions enlevées), les chansons sont tout de même sympathiques, à défaut d’être véritablement marquantes.

Ce nouveau Mary Poppins n’est donc pas exempt de défauts. Mais pourtant la magie opère plutôt bien, justement parce que l’histoire a cette tendance à tomber dans la farce au moment où l’on s’y attend le moins. Le scénario de David Magee est à ce titre extrêmement malin, multipliant les écarts entre une naïveté de façade et un propos politique suffisamment dilué pour ne pas être trop voyant. Nous avons donc la classique réunion de la famille en crise, grâce aux pouvoirs du jeu et de l’imagination. Les enfants en ressortent plus adultes et les adultes retrouvent leur âme d’enfant. Mais nous avons aussi un contexte historique fort : la grande Dépression et les combats sociaux qui en découlent. Michaël, récemment veuf, ne peut que subir la saisie de sa maison par la banque où il travaille et Jane prend fait et cause pour les plus démunis (comme sa mère qui soutenait le droit de vote pour les femmes). Tourne autour d’eux le sympathique allumeur de réverbères, membre d’une communauté invisible dont le rôle est justement d’éclairer les avenues parcourues par la haute bourgeoisie. Face à eux, William Wilkins, héritier de la banque, faussement sympathique, cherche à profiter de la crise pour s’enrichir.

Ce qui rassemble les personnages, ce n’est plus un problème d’éducation ou une philosophie de vie, c’est un fait social. Même Mary Poppins est accueillie sur le postulat de Jane qu’elle doit sûrement être à la rue, puisque personne n’embauche de gouvernante ces jours-ci. « A cover is not the book » nous dit l’une des chansons, nous engageant à voir au-delà des apparences. La « valeur » d’un pot est donc plus sentimentale que pécuniaire et derrière les sourires du capitalisme triomphant se cachent un cynisme effrayant. Mais dans un geste aussi rapide que subtil, Colin Firth avale un caramel mou pour cacher son impatience, véritable artefact proustien, révélant que derrière le cynique, se cache peut être un enfant délaissé en manque d’affection. Derrière les chansons et les répliques surannées, de simples images impriment la rétine, et valent milles mots.

Donc même en admettant le discours naïf et féerique, difficile de retenir notre petit cœur révolutionnaire devant ce fantasme d’une communauté populaire unie dans l’adversité. Ce sont ces allumeurs de réverbères qui montrent le chemin dans des ruelles obscures que n’aurait pas renié Dickens. Maniant avec aisance l’argot, racontant des livres par le détour du « parlé chanté » du rap ou s’escrimant dans des figures de moto-cross avant l’heure, ils brandissent leur torche pour escorter les enfants vers la lumière. Dans un dernier sursaut délirant, cette nuée de laissés pour compte, menée par Jake au gilet rouge, gravit héroïquement Big Ben (symbole du commerce triomphant) pour dérégler la machine. Tout un programme, mais surtout tout un symbole !

On s’étonne même que Disney laisse courir l’idée, et nous sommes un peu rassuré quand Dick Van Dyke surgit soudainement, véritable momie extirpée d’un luxueux placard, pour ramener le film dans les bons rails idéologiques. Quelques pas de danse un peu gênants (l’homme à quand même 93 ans bien tapés), pour ensuite nous offrir un discours en l’honneur du capitalisme paternaliste bienveillant, faisant l’éloge du livret jeune, et fantasmant une opposition entre « bon » et « mauvais » banquiers. Pachydermique, grossier et totalement hors de propos (se permettant même de réécrire le premier épisode) la séquence fleure bon l’art bourgeois qui ne veut déranger personne. On n’en attendait pas moins de la part de financiers pour qui l’art et l’imagination ne sont que de sympathiques anomalies qu’il faudrait maîtriser et organiser.

Ce n’est donc pas tant la débauche d’effets spéciaux ou la qualité de la direction artistique qui rendent ce Retour de Mary Poppins fort sympathique, mais ce deuxième discours étonnant qui résonne avec encore plus de force dans ce climat d’incertitude sociale. Les capitalistes et néo-libéraux ont voulu répéter l’histoire (et le succès qui va avec), mais sont, malgré eux, devenus les dindons de la farce. Le retour de Mary Poppins est à ce jour le plus beau blockbuster involontairement néo-marxiste et notre gouvernante fantasque devient un modèle d’élégance punk. « Can you imagine that ? »

Bande Annonce – Le retour de Mary Poppins

Fiche technique – Le retour de Mary Poppins

Réalisateur : Rob Marshall
Scénariste : David Magee, d’après le personnage crée par P.L Travers.
Interprétation : Emily Blunt, Lin-Manuel Miranda, Ben Wishaw, Emily Mortimer
Image : Dion Beebe
Effets spéciaux : Matt Johnson (II)
Musique : Marc Shaiman, Scott Wittman
Montage : Wyatt Smith
Directeurs artistiques : Steve Carter, Simon Elsley, Elaine Kusmishko, Niall Moroney
Décors : John Myhre
Costumes : Sandy Powell
Producteurs : John DeLuca, Marc Platt, Rob Marshall
Sociétés de production : Walt Disney Pictures, Lucamar Productions, Marc Platt Productions
Distributeurs (France) : Walt Disney Studios Distribution
Genre : Fantaisie, Comédie Musicale, Animation.
Durée : 2h15
Date de sortie : 19 décembre 2018

États-Unis – 2018

Note
4

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Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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