La Trilogie de la vie de Pier Paolo Pasolini : le triptyque délirant en DVD/Blu-Ray chez Carlotta

Les trois films composant l’officieuse « trilogie de la vie » de Pasolini, à savoir Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et Unes Nuits, s’offrent une remasterisation bien méritée grâce à Carlotta Films. De quoi revoir d’un œil neuf ce triptyque subversif et déroutant. Coffret disponible depuis le 12 octobre.

Avant de réaliser son film le plus célèbre, l’insoutenable Salò ou les 120 jours de Sodome, et deux ans après le déjà dégoûtant Porcherie, Pasolini réalise au début des années 70 une trilogie dite « de la vie » annonçant la subversion du premier et reprenant l’exploration des pulsions humaines les plus immondes du second. Les trois films ont la particularité d’être composés de sketches, sortes de contes pour adultes à la lisière de l’érotisme se vautrant volontiers dans la grivoiserie. Le Décaméron (1971) et Les Contes de Canterbury (1972) sont des comédies bien grasses pour lesquelles il faudra faire le deuil de la subtilité. Les Mille et Unes Nuits (1974), plus à part, penche davantage du côté du drame romantique. À travers ces trois visions littéralement « fabuleuses » du monde, ce sont trois cultures qui sont explorées : la culture populaire italienne des récits de Boccace, la culture populaire anglaise de ceux de Chaucer, et la culture populaire arabe.

Ninetto Davoli fera figure de tête de proue de ces trois films, accompagné d’autres visages connus, comme celui de Franco Citti par exemple, que l’on pouvait déjà voir dès le premier film de Pasolini, Accattone. C’est d’ailleurs aux côtés de Ninetto Davoli, au détour de trois entretiens, que cette édition DVD/Blu-Ray nous présente la Trilogie de la Vie et les méthodes de travail de Pasolini. De quoi en apprendre plus sur ce qui entoure ces films si particuliers, à la fois au sein de la filmographie de Pasolini, et dans l’histoire du cinéma italien lui-même.

Le Décaméron adapte les contes paillards de Boccace. C’était un film impensable à l’époque en Italie, très vulgaire et plein de nudité crue. Les acteurs eux-mêmes étaient souvent dubitatifs face aux risques qu’une telle proposition pouvait engendrer, en plus d’être bousculés dans leurs habitudes cinématographiques. Le film propose effectivement une façon inédite de représenter les corps féminins comme masculins. Il incarne un cinéma « nouveau » qui fut autant acclamé à sa sortie que censuré et interdit car jugé pornographique par certains.

Les Contes de Canterbury raconte plusieurs histoires grivoises dans l’Angleterre médiévale, d’après Chaucer. Pasolini s’est inspiré de Charlie Chaplin pour créer le personnage de Ninetto Davoli (Perkin), sorte de Charlot à l’italienne plongé dans une Angleterre moyenâgeuse totalement anachronique avec son personnage. Pour l’anecdote, la fille de Chaplin joue d’ailleurs dans le film, et paraît-il qu’elle fut éblouie par la performance de Davoli qui lui rappelait son père. Pour le reste, Pasolini est allé puiser dans les entrailles du folklore anglais, dans ses pratiques, son quotidien, son état d’esprit, et dans ce que toutes ces choses ont de plus outrancier et repoussant.

Les Mille et Unes Nuits, enfin, est un emboîtement de récits reprenant l’ancienne anthologie de l’œuvre littéraire éponyme. Là aussi Pasolini tourne avec des gens qu’il trouve sur place lors du tournage, fasciné par leurs visages abîmés, l’aridité de leurs corps, l’authenticité de leur rapport naïf à la caméra. On sent que Pasolini aurait presque préféré faire un documentaire sur ces gens dont les regards racontent à eux seuls quelque chose. On trouvera sur ce disque 22 minutes de scènes coupées, mises bout à bout sans piste audio (puisque tout était post-sychronisé et redoublé après le tournage) mais avec un accompagnement musical. Un supplément pour les curieux et les fans, car sans grand intérêt narratif tant il est impossible de savoir où ces scènes étaient censées aller ou ce qu’elles devaient raconter.

Les trois films souffrent de leur rythme, parfois de leur mauvais goût (que d’autres apprécieront sans doute), du jeu des acteurs presque tous non professionnels, mais sont de vraies réussites esthétiques, notamment grâce aux décors, aux costumes et aux paysages naturels souvent magnifiques, surtout dans Les Mille et Unes Nuits. Ils valent parce qu’ils ont été les premiers films aussi osés et grivois mis en lumière à ce point, jusqu’à être récompensés à Cannes. Aujourd’hui, en dehors de cet intérêt historique, et de l’intérêt légitime pour tout ce que Pasolini a touché de son talent, les films ont assez mal vieilli sur tous les points. Sauf concernant l’esthétique, donc, que cette édition restaurée rend plus belle que jamais.

En effet, l’image de l’édition Blu-Ray est superbe : d’une netteté jamais vue pour ces films – souvent conservés ou distribués en piètre qualité –, tout en étant très granuleuse, donnant à la photographie des impuretés qui vont parfaitement avec l’atmosphère de ces histoires médiévales tout aussi « impures » moralement.

Chaque Blu-Ray est composé du film, d’un entretien avec Ninetto Davoli, « l’ami pasolinien » (d’une dizaine de minutes pour chaque film), d’un diaporama de photos et de bandes-annonces. Les suppléments sont donc assez limités, mais pas inintéressants pour les curieux et amateurs d’anecdotes.

Contenu de l’édition :

  • Le Décaméron (1971 – Couleurs – 111 minutes)
  • Les Contes de Canterbury (1972 – Couleurs – 111 minutes)
  • Les Mille et Unes Nuits (1974 – Couleurs – 130 minutes)
  • 3 entretiens avec l’acteur Ninetto Davoli
  • 2 scènes coupées (Les Mille et Unes Nuits)
  • 3 diaporamas de photos
  • 3 bandes-annonces originales

Fiche technique :

Image : 1080/23.98p – Encodage AVC – Format 1.85 – Couleurs
Audio : Italien, Anglais, Français – DTS-HD MA 1.0
Sous-titres : Français
Durée totale des films : 352 minutes

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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