Rétrospective Pedro Almodóvar : Attache-moi !

Huitième film de Pedro Almodóvar, Attache-moi ! est une oeuvre joyeuse et trépidante qui réinvente avec optimisme le fameux mythe du syndrome de Stockholm à travers une histoire d’amour colorée et gentiment barrée qui met à l’honneur le désir, la passion mais aussi le bonheur, tout simplement.

Synopsis : Ricky, un orphelin paumé de 23 ans qui a grandi entre foyers, maisons de correction et instituts psychiatriques, retrouve enfin sa liberté et se met immédiatement en tête de séduire la fille de ses rêves, Marina, une ancienne actrice porno junkie reconvertie dans le cinéma de seconde zone. Mais face à l’indifférence de la jeune femme devant ses avances, Ricky décide de la séquestrer pour la forcer à tomber amoureuse de lui.

Nommé pour l’Ours de Berlin en 1990 et le César du meilleur film étranger en 1991, Attache-moi ! est une oeuvre drôle et singulière qui s’inscrit dans la continuité logique de l’univers cinématographique créé par Pedro Almodóvar. Fantaisie acidulée, folie douce, érotisme, violence et humour sont au rendez-vous de cette comédie pseudo érotico-noire qui s’amuse à reprendre les codes du thriller et de l’horreur pour les tourner en dérision et faire naître le rire. Un film joyeux et agréable dont la gentille insolence met de bonne humeur !

Parade amoureuse

L’amour est un des thèmes centraux de la filmographie d’Almodóvar et Attache-moi ! ne fait pas exception à la règle, puisque le film raconte avant tout la quête d’amour d’un jeune homme perdu et orphelin qui n’a ni famille ni attache (en ce sens le titre peut se comprendre sur plusieurs niveaux de lecture). Désireux de fonder un foyer et d’être enfin aimé, Ricky se met en tête de séduire la fille de ses rêves, Marina. Le problème, c’est que Ricky n’a jamais eu de vraie relation, à part les rapports sexuels qu’il entretenait avec la directrice et les infirmières de l’institut psychiatrique où il était interné. Il ne sait donc pas comment ravir le cœur d’une femme et fait preuve d’une maladresse rare. En ce sens, le long métrage s’avère hautement comique, surtout dans les premières scènes de « parade amoureuse », où Ricky fait le poirier affublé d’une perruque horrible pour attirer l’attention de sa dulcinée, efforts qui resteront vains. Face à son échec cuisant, le héros prend une décision radicale : séquestrer Marina pour la forcer à l’aimer. De son côté, Marina, ancienne junkie actrice porno reconvertie dans le cinéma de seconde zone, souhaite également être aimée : malheureusement, elle est désirée, excite les hommes (cf. le vieux réalisateur paralysé complètement obsédé), mais n’est jamais appréciée à sa juste valeur. Finalement, Attache-moi !, c’est la rencontre épicée et improbable de deux âmes en peine qui partagent des ambitions identiques sans le savoir.

A partir de là, Pedro Almodóvar instaure presque un huis-clos pour nous montrer l’évolution de ce drôle de couple qui reproduit, de manière parodique et théâtrale, le fameux mythe du syndrome de Stockholm. La fille se fait kidnapper, elle rejette farouchement son agresseur, se débat et cherche à s’enfuir en inventant mille subterfuges, avant de développer une forme d’affection pour lui, pour carrément en tomber éperdument amoureuse à la fin ! Là où le cinéaste réussit une fois de plus à bouleverser nos codes de lecture habituels, c’est en faisant d’une situation dangereuse et tragique (une femme sans défense prise en otage par un ravisseur fou tout droit sorti de l’asile) un ressort comique permanent. On s’amuse de voir le manque de savoir-faire et de « professionnalisme » de Ricky, qui a peur d’abîmer sa proie. Il perd le contrôle, s’excuse, pleure, montre ses faiblesses, prépare des surprises, offre des cadeaux et partage ses illusions naïves avec sa victime, de plus en plus éberluée. En faisant du ravisseur un gentil orphelin candide et inoffensif, Almodóvar nous prend au dépourvu : là où l’on s’attendait à voir un violent prédateur sexuel profiter de sa puissance, on assiste en fait à la détresse presque émouvante d’un héros doux et enfantin, voire vulnérable. C’en est touchant, en plus d’être drôle.

Sexe, drogue et religion

Almodóvar, c’est le rouge, le sexe, l’amour caliente. Dans Attache-moi !, on remarque une fois de plus la prédominance de la couleur fétiche du maître espagnol, qui en use allègrement. Ricky porte un polo et un sac rouges, Marina est en robe rouge orangé puis enfilera ensuite des vêtements rouges à fleurs et à motifs criards. Le plateau de tournage sur lequel elle travaille est orné d’épais rideaux rouges. Le téléphone est rouge. Le bus est rouge. Les coeurs en chocolat que Ricky offre à Marina sont rouges. La moto de la dealeuse de drogue est rouge. On l’aura remarqué, ici, le rouge est omniprésent, y compris dans le sang. Ricky frappe Marina qui se met à saigner, Marina riposte en lui lançant un verre au visage, et plus tard, Ricky se fera tabasser par des voyous avant de revenir le visage ensanglanté. Là encore, le désir et l’ardeur se mêlent à la violence pour constituer un tableau aux multiples nuances qui montre à quel point le réalisateur, au cours de son oeuvre, a établi un spectre des passions humaines aussi vif que pétillant, toujours avec cette légère gravité qu’on lui connaît. C’est ardent et enflammé, c’est l’exaltation des sens et le surgissement d’un folklore typiquement almodóvardien.

Autres éléments très « tape-à-l’oeil », la présence de symboles et d’icônes religieuses, utilisés à outrance. Dans Attache-moi !, le film s’ouvre sur une peinture chrétienne, et on retrouvera ces motifs pieux dans de multiples plans durant la totalité du long métrage. Qu’il s’agisse de la Madonne et de son bébé, de Jésus ou encore d’un apôtre avec ses moutons, les scènes de la Bible sont très ancrées dans l’esthétique du film, d’où jaillit à nouveau l’humour en raison du décalage entre la portée sainte de ces tableaux et fresques catholiques, et le spectacle débauché dont ces idoles sont témoins. Marina se masturbe dans son bain alors qu’elle porte un collier avec la Croix, et la Vierge et le Christ surplombent le lit dans lequel la jeune femme est attachée, à moitié nue, par un Ricky enfiévré de désir. Maltraitance, sexe à tendance sado-masochiste avec bondage, copulation débridée : les personnages, sans aucune morale ni aucun tabou, s’adonnent à leurs pulsions et à leurs perversités à coeur joie, sous le regard divin. C’est transgressif et provocateur, mais aussi très amusant : les pin-ups côtoient Marie sur les portes du casier de Ricky, en toute normalité, et ainsi de suite. Par ailleurs, on peut supposer que le cinéaste ne juge pas ses personnages et cherche à nous montrer la complexité de l’âme humaine en évitant tout manichéisme. On peut être pieux, dévoué et totalement fou et libre, sans pour autant être mauvais ou privé de salut. C’est, paradoxalement, un message d’espoir bienveillant qui est véhiculé là.

Enfin, on peut souligner la récurrence d’autres thèmes comme celui de la drogue, de la rédemption, de la quête d’absolu mais aussi du Septième Art, éléments qui jalonnent la filmographie de Pedro Almodóvar. Dans Attache-moi !, les personnages partent plusieurs fois en virée nocturne (menottes aux poignets !) en quête de substances illicites, pendant que Marina cherche à se réinventer après sa descente aux enfers, tout cela sur fond de cinéma puisque l’intrigue se déroule pendant (et peu après) un tournage. Plateau, décors, accessoires, salle de montage, réalisateur et actrices jalonnent le récit, procédé que l’on retrouvera également dans Les Etreintes Brisées, qui met aussi en scène un tournage dans un film. Mise en abîme dont le cinéaste ibère est familier, tout comme les petites références à l’histoire du cinéma qu’il distille dans la plupart de ses longs métrages : ici, c’est La Nuit des morts vivants (George Romero, 1968), L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956), et la musique d’Ennio Morricone qui viennent rendre hommage au cinéma d’horreur et aux films italiens de « l’âge d’or ». Et finalement, c’est cette longue déclaration d’amour au cinéma qui rend l’œuvre de Pedro Almodóvar si authentique et inimitable.

En conclusion, dans Attache-moi !, Pedro Almodóvar tourne en dérision les codes du cinéma d’épouvante, d’horreur et du thriller érotico-noir pour livrer sa vision farcesque du syndrome de Stockholm et porter à l’écran une histoire d’amour certes bizarre et tordue, mais très gaie et optimiste. Un feel-good movie qui donne le sourire !

Attache-moi ! : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ilRpd1p8WtQ

Attache-moi !: Fiche Technique

Titre original : ¡Átame!
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Victoria Abril (Marina Osorio) ; Antonio Banderas (Ricky) ; Loles León (Lola) ; Julieta Serrano (Alma) ; María Barranco (l’infirmière) ; Rossy de Palma (Camello en Vespa) ; Francisco Rabal (Máximo Espejo) ; Agustín Almodóvar (le pharmacien)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : José Salcedo
Musique : Ennio Morricone
Direction artistique : Ferrán Sánchez
Production : Enrique Posner, Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo S.A.
Distribution : PolyGram Film Distribution
Genre : Comédie noire
Durée : 111 minutes
Date de sortie : 20 juin 1990

Espagne – 1990

Festival

Festival de Cannes 2026 : la Croisette déroule le tapis

Il y a quelque chose d'inaltérable dans l'air du...

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.