Musique de Song to Song : portrait doux et amer du monde musical

Avec Song to Song, Terrence Malick achève avec maestria une certaine vision élégiaque de son cinéma. Au regard de sa mise en scène, de l’agencement de son montage et de sa narration diluée, il était impossible que le cinéaste ne réalise pas un film sur la musique, tant l’art musical se rapproche de la liberté créatrice et esthétique de Malick. Grâce à la musique de Song to Song, le film se voit, s’écoute comme un album où les images deviennent des chansons mentales et un flux sonore qui pousse vers l’imaginaire. En voyant ce film, une question nous tatillonne : la perle musicale de l’année ne se nomme peut-être pas La La Land mais bien Song to Song ?

La musique a toujours eu un apport singulier dans le cinéma de Terrence Malick, c’est indéniable, notamment avec ces envolées lyriques voire opératiques qui prennent le pouls de l’architecture visuelle de l’auteur. Cette fois, Terrence Malick n’utilise pas simplement la musique comme un instrument cinématographique mais arbore une vraie représentation du monde de la musique et l’accommodation de l’humain à l’art musical. Dès les premières images, Song to Song nous immerge dans l’antre des festivals avec ces backstages, ces soirées avec DJ, ces musiciens en transe, ces spectateurs qui sautent et rebondissent les uns sur les autres sous l’égide de l’électro pétaradante de Die Antwoord. Tout de suite, le réalisateur veut approfondir et caractériser l’effet musical sur l’homme.

Song to Song aimera, à plusieurs moments, s’introduire dans la foule en délire des festivals, à la fois pour capter l’énergie visuelle puis auditive du concert et isoler ses personnages, prendre écho de l’individualité dans l’immensité de la manifestation collective. A travers ce premier exemple, Malick se sert de la musique comme fil rouge esthétique et pour mettre en place sa thématique de la solitude, de l’exagération du matérialisme moderne, comme si ses personnages étaient cloisonnés dans une bulle introspective. Mais durant tout le film, Malick ne cessera de penser à la musicalité, de donner son point de vue sur le rôle dans la vie de ces personnages : où le flux sanguin de la musique est parfois étranglé par cette perpétuelle obligation de mouvement, cette sensation oppressante de chiffre et de production qui écrase la création, la liberté individuelle et cette possibilité de se retrouver face à face avec son propre instrument.

Malick aime la musique, a beaucoup de respect pour cet art si particulier mais en fait un miroir métaphorique au trop plein consumériste de notre société, vecteur ambigu entre le rapprochement, la symbiose commune des concerts et les divergences, les conflits intimes et professionnels. Il décrit avec un œil naïf mais terriblement humain, les irruptions émotionnelles créées par la musique ou par les travers de ce monde (séquence avec Val Kilmer pétant un plomb sur scène) et l’écueil brutal, opportuniste qu’on fait des compositions. D’ailleurs à ce niveau, Song to Song nous montre très peu les personnages en train de composer ou écrire des partitions. Mais au lieu d’être démonstratif, même si les guests musicaux se font par dizaines (Iggy Pop, Lykke Li, Red Hot, Patti Smith…), Song to Song parle de la création sans réellement la montrer : dévoile surtout cette incapacité de l’Homme à réfléchir sur lui-même et le pourquoi du comment de la création artistique. Ce n’est l’acte en lui-même qui importe Malick, mais c’est ce questionnement sur le pourquoi.

Song to Song contient un travail d’orfèvre sur le mixage entre le son et l’image. Certes, les plages de silence sont nombreuses, mais comme à son habitude, le réalisateur se sert de la nature et des sonorités extérieures pour alimenter l’immersion auditive de son œuvre. Mais ce qui tranche avec le passé, même si le revirement s’était déjà fait remarquer avec Knight of Cups, c’est la diversité musicale de Song to Song. Sans que cela fasse désordre, on passe de l’électro aux blues, du punk enragé aux nappes ambiantes. Cela ne dérange à aucun moment, car Malick a une vraie idée concernant la musique mais aussi son utilisation cinématographique. Song to Song n’est pas une suite de chansons pour enjoliver des belles images, comme on peut le voir dans beaucoup de films, qui prennent alors plus l’allure d’un clip que d’un véritable long métrage. Non, chez Malick, c’est plus fin, plus délicat que cela. La musique est le costume du cadre : où cette valse somptueuse des plans malickiens s’accorde avec les douces mélodies. Cela se fait avec parcimonie, sans gratuité, ce qui renforce les ressources émotionnelles d’une oeuvre qui n’en manque pas, comme durant ce moment où les pleurs d’une mère sont remplacés par une nappe ambiante des plus mélancoliques.

Dans Song to Song, cela est toujours contextualisé, la musique fait office de pulsations enivrantes, et devient une retranscription sonore des concerts, des soirées endiablées, des joutes euphoriques de nos personnages, des drames qui sont là, tapis dans l’ombre. Et en fonction de la tension musicale ou des personnages, le rythme du montage évolue, les couleurs changent. Car chaque personnage dispose de son propre lien avec la musique : soit la volonté de se consumer dedans et voir ses pulsions les plus sombres surgir, faire carrière mais se poser des questions sur les sacrifices créatifs qu’il faut faire, s’échapper de son quotidien et trouver dans la musique, une fenêtre, une porte de secours au passé. La musique, encore une fois, est la clé de voûte d’une œuvre qui, sans le montrer avec véhémence, ne fait que parler de musique et ne fait que décrire l’osmose entre les compositions et le cœur même de l’Homme.

[irp]

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

En confiant les deux volets de La Bataille de Gaulle à Volker Bertelmann puis à Théo Cascio, Antonin Baudry fait de son diptyque un objet musical rare, dont la rupture sonore éclaire aussi la réception critique.

La Baleine et le musicien, L’Illusion de Yakushima, Backrooms : trois compositeurs face à un destinataire qu’on n’attendait pas

Rone seul sur un catamaran au large de La Réunion, à attendre plusieurs jours avant de jouer ses premières notes pour une baleine à bosse. Koki Nakano qui compose ses 27 minutes de musique pour les deux heures de film de Naomi Kawase sur le don d'organe pédiatrique au Japon. Kane Parsons, vingt ans, qui co-compose la bande originale du plus gros succès de l'histoire d'A24, pour des espaces 3D vides hérités d'un mythe internet. Trois films sortis cette semaine, trois compositeurs face à un même geste : continuer à composer quand la garantie du destinataire est partie.

John Williams, David Holmes, Dupieux : trois musiques de films qui brouillent les pistes

Avec Disclosure Day, The Christophers et Le Vertige, John Williams, David Holmes et Franck Lascombes signent trois partitions où la musique ne dit plus seulement le film : elle déplace la question de l’auteur, de la signature et de l’identité sonore.