L’Ombre des femmes, un film de Philippe Garrel: Critique

Philippe Garrel a une manière unique de parler des femmes, de l’amour, de l’amour et des femmes. Très peu de temps après le très beau « La Jalousie », tourné en noir et blanc avec l’immense Willy Kurant à la photo, voici déjà « L’ombre des femmes » tourné en noir et blanc avec le très grand Renato Berta à la photo.

Synopsis : Pierre et Manon sont pauvres. Ils font des documentaires avec rien et ils vivent en faisant des petits boulots. Pierre rencontre une jeune stagiaire, Elisabeth, et elle devient sa maîtresse. Mais Pierre ne veut pas quitter Manon pour Elisabeth, il veut garder les deux. Un jour Elisabeth, la jeune maîtresse de Pierre, découvre que Manon, la femme de Pierre, a un amant. Et elle le dit à Pierre… Pierre se retourne vers Manon parce que c’est elle qu’il aimait. Et comme il se sent trahi, il implore Manon et délaisse Elisabeth. Manon, elle, rompt tout de suite avec son amant. On peut supposer que c’est parce qu’elle aime Pierre…..

Un amour infini

C’est dire si l’exigence est intacte. Si le propos est presque invariablement le même, en revanche la forme du cinéma de Philippe Garrel progresse inexorablement vers l’épure, en s’appuyant sur des collaborations robustes et complices telles que celles des chefs opérateur les plus marquants du cinéma de qualité (Kurant et Renata donc, mais également le regretté William Lubtchansky sur deux de ses précédents films, également en noir et blanc : « Les amants réguliers », puis « La frontière de l’aube »).

Cette recherche de la beauté formelle va de pair avec la simplicité biblique du sujet. Manon (Clotilde Courau, à l’apogée de son art) et Pierre (insondable Stanislas Mehrar) vivent ensemble et travaillent ensemble, lui comme documentariste, elle comme scripte/monteuse. Ils s’aiment (« Travailler avec l’homme que j’aime et partager ses projets, quoi de mieux» dit le personnage de Clotilde Courau à sa mère), mais la passion se défile ; il a alors une maîtresse, elle prend un amant. Tout est annoncé dans le synopsis. Il n’y a rien de plus ni de moins que ce qui y est révélé déjà.

De fait, l’enjeu du film n’est clairement pas le suspense, mais le regard particulier que pose Philippe Garrel sur l’histoire de ces deux femmes, l’épouse et la maîtresse, mais aussi de cet homme monolithique qui vit sa vie d’homme comme dans un temps ancien, sûr de son fait et de son droit. (Pierre est un homme, il est infidèle comme il pense que les hommes ont le droit de l’être, dit en substance la voix off de Louis Garrel qui vient émailler le film d’un commentaire plutôt neutre qui apporte la touche romanesque au film de son père).

L’amour est un sujet que Philippe Garrel ne cherche jamais ni à embellir ni à enlaidir ; il est une souffrance, une passion comme des tas de générations passées l’ont toujours écrit, clamé, chanté. La beauté de ce qui circule entre Pierre et Manon est simple et émouvante ; en particulier, une scène dans la cuisine un soir, où Pierre offre un bouquet de fleurs à Manon après avoir couché avec sa maîtresse Elisabeth (Lena Paugam): une scène d’une vérité et d’une beauté bouleversantes, illuminée par le sourire un peu douloureux de Manon, le sourire d’une femme qui se sent ou qui se sait trompée, mais qui accepte le bouquet de fleurs du coupable infidèle au nom de l’amour malgré tout. L’amour donc est au centre du film, mais également la jalousie, la douleur de l’absence, le désir et le besoin d’être désiré(e). Toutes sortes de thématiques maintes fois travaillées au cinéma, mais rarement comme Philippe Garrel le fait, à savoir au cœur, à l’os du sujet, sans aucune surcouche pour nous en détourner, ni à nous en distraire.

L’Ombre des femmes dont il est question dans le film est une ombre « vertueuse », une ombre qui protège Pierre de toute action, de toute réaction. Les femmes y sont à l’honneur : fortes et volontaires, amoureuses et honnêtes, ce qui n’est pas toujours le cas de Pierre. D’aucuns disent que c’est son film le plus féministe. Pour autant, le regard de Philippe Garrel sur Pierre n’est pas forcément négatif ; ce dernier semble en effet dire : « voilà, sans toi, la Femme, je suis perdu, je ne sais pas faire », et la seule fois où on le voit sourire, sourire vraiment, est dans cette scène d’étreinte finale, de complicité retrouvée, de soulagement intense de pouvoir s’appuyer à nouveau sur Manon.

« L’Ombre des femmes » est infiniment intemporel, se déroulant dans un Paris inconnu, secret et légèrement suranné, que le noir et blanc de Renato Berta irradie d’une lumière argentée, conférant un côté légèrement onirique au métrage. Comme à son habitude, Philippe Garrel prend grand soin de ses cadrages, et même s’il s’inscrit encore et toujours dans la Nouvelle Vague, notre enchantement est sans cesse renouvelé par la beauté de ses films.

L’interprétation de « l’ombre des femmes » est dominée par Clotilde Courau qui tient là son meilleur rôle. Un sourire qui apporte l’exaltation sans la niaiserie, et qui permet de prendre toute la mesure de l’amour qu’elle a pour Pierre, mais également de toute la douleur de ne pas sentir en retour l’affection dont pourtant les deux s’accordent à reconnaître la réalité.

Lena Paugam apporte joliment la fraîcheur, et l’idée que c’est cette fraîcheur qui attise le « plaisir de la chair » comme dit la voix off.

Stanislas Mehrar enfin, est parfait dans le rôle de cet homme désirable et bourru, un peu hors d’âge, un peu maladroit et qui vit avec bonheur dans l’ombre de ses femmes.

L’Ombre des femmes de Philippe Garrel – Bande-annonce

L’Ombre des femmes : Fiche Technique

Titre original : –
Date de sortie : 27 Mai 2015
Réalisateur : Philippe Garrel
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 73 min.
Interprétation : Clotilde Courau (Manon), Stanislas Merhar (Pierre), Lena Paugam (Elisabeth), Vimala Pons (Lisa), Mounir Margoum (l’amant de Manon)
Scénario : Philippe Garrel, Caroline Deruas-Garrel, Jean-Claude Carrière, Arlette Langmann
Musique : Jean-Louis Aubert
Photographie : Renato Berta
Montage : François Gédigier
Nationalité : Suisse, France
Producteur : Saïd Ben Saïd, Michel Merkt, Olivier Père
Maisons de production : SBS Production, Arte
Distribution (France) : SBS distribution

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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