La Ligne Rouge, un film de Terrence Malick : Critique

La Seconde Guerre Mondiale est le thème d’innombrables œuvres cinématographiques. Longs-métrages, courts, documentaires, séries ou téléfilms, ce pan de l’histoire reste sans nul doute l’un des plus retranscrit sur les écrans. Films de guerre ou de drame, mêlant les deux souvent, les sujets semblaient avoir été écumés par les réalisateurs des quatre coins du monde…mais c’était sans compter la participation de Terrence Malick avec La Ligne Rouge.

Lui, le cinéaste polymorphe, poète dramaturge s’essayant au thriller à ses heures perdues, métaphorait déjà le paradis perdu dans Les Moissons du ciel. Terrence Malick a 55ans lorsqu’il réalise La Ligne Rouge. 20 ans de méditation depuis son précédent ; 20 ans de maturation, pour mener à terme une oeuvre exceptionnelle, belle et cruelle à la fois, aussi touchante que déstabilisante. Il avait autant produit de films jusqu’alors que dirigé la caméra ; manifestement son outil de prédilection.

« Pourquoi la nature lutte t-elle contre elle même ? »

Les conséquences de la guerre frappent les mémoires. Les pertes sont si lourdes que les populations restent marquées pour des générations entières. La propension meurtrière des conflits attise les esprits belliqueux. Mais le réalisateur va bien au-delà de ces idées premières. Plutôt que seulement témoigner de l’horreur et du drame, Malick cale son récit sous le prisme de la terre mère ; ce sol originel qui nous a enfanté, tous autant que nous sommes, humains, animaux et plantes. Il associe l’homme à la terre et met sur un même pied d’égalité les êtres vivants qui ensemble la composent. Il entrecoupe les séquences de rage militaire par de l’esthétisme naturel où l’animal est central ; parfois majestueux, parfois mourant sous les flammes. Il rappelle avec force que la destruction n’est pas seulement humaine, mais plus importante et plus globale encore. L’homme piétine la sphère avec laquelle il forme un tout, bafoue les règles tacitement édictées dans le contrat initial. Certains pourraient penser que cet homme là dépasse les bornes, Terrence Malick vient nous dire qu’il franchit La ligne Rouge.

« De l’amour au conflit, au départ on était une famille. »

L’ouverture se fait sur une petite île, manifestement isolée au milieu de l’Océan. Les autochtones qui l’habitent sont l’évocation de la genèse, symbolique de la pureté des relations, de l’esprit civique et de la cohésion de groupe. Le film oppose la sérénité de cette vie primaire exempte de perversité, au cadre rigide de l’armée où « l’homme seul n’est rien » ; à l’obscurantisme hiérarchique des uniformes ; aux dommages incommensurables. Le carnage humain, le bousillage matériel, la dévastation environnementale.
Planté au milieu de ce peuple en harmonie avec la nature, le réalisateur rappelle l’essentiel de la vie. A son strict opposé, le navire militaire qui extirpe le déserteur Witt de sa symbiose parfaite avec les éléments, personnifie la violation de l’être et dresse à l’horizon le rapport à la mort et du « rappel à Dieu ». La fumée noire qui s’échappe des cheminées du bateau salie le paysage vierge, tout comme la conscription viendra souiller l’âme du soldat.

« La guerre ne rend pas les hommes plus nobles, elle en fait des chiens. »

La Ligne Rouge met sur le grill la brochette d’acteurs parfaite. John Travolta dans le rôle du Général placide mais directif, Nick Nolte pour une interprétation littéralement transperçante de Toll, Jim Caviezel dans le costume de Witt ; Sean Penn en sergent-chef Welsh partagé entre les ordres et le souci des troupes, John Cusack, Elias Koteas pour le capitaine Staros ; Adrien Brody, Woody Harrelson et une petite apparition de George Clooney sur la fin, capitaine Charles Bosche, beau et propre au milieu du désastre ambiant.
Si Witt incarne le héros par qui la narration est amenée, la caméra adopte un style omniscient, passe d’un personnage à un autre et révèle quelques brides de leurs vies, faisant de chacun l’une des pierres d’embase du monument. Le scénario n’a pas l’utilité de les présenter tous formellement puisque l’écriture des rôles se nourrit de l’expérience de ces acteurs accomplis, et injecte leurs charismes naturels dans les personnages. Quelques gestes ou postures, quelques pensées traduites en voix off introspectives, les rendant vivants mais éphémères, suffisent à révéler leurs traits de caractère ; leurs états d’esprit démunis, embourbés dans une situation compliquée.

Terrence Malick confronte les deux extrêmes. La richesse de la vie d’un côté, la violence de la mort de l’autre. Il met en relief la destruction de la personnalité, idée criminelle contraire à tous les préceptes de l’existence. La colline défendue par les « japs » représente un point stratégique. Veines saillantes, sueur accrochée aux paupières, le lieutenant-colonel Tall aboie dans sa radio depuis l’arrière des lignes. Les hommes de Staros doivent avancer même si l’attaque frontale est suicidaire. L’objectif fait passer l’intégrité du bataillon au second plan.
Cette scène qui oppose Toll à Staros dans une joute verbale dantesque, dénote en quelques minutes l’implication jusqu’au-boutiste du réalisateur, s’échinant à toujours porter ses idées sur l’image avec la plus grande conviction. Cette scène, mémorable scène, transcende le film et en révèle toute sa puissance. La caméra ne se pose pas seulement sur le personnage pour mettre en lumière sa carrure ou son visage buriné par les contrariétés, elle filme son rayonnement charismatique, figure l’ambition dévorante, l’absolutisme, la sévérité d’un esprit hégémonique qui jamais ne fléchit. Les attitudes, l’éclairage et les dialogues jusqu’aux bruitages hors champ, élèvent cette séquence mythique qui participe tout particulièrement à faire de La Ligne Rouge, une ligne directrice pour le cinéma d’art dramatique.
Le soldat n’est alors qu’un fusil sur pattes, un matériel peu considéré, une goutte d’eau qui mélangée aux autres perd sa singularité, de la vilaine chair à canon comme il est navrant de dire. Derrière le talus ou le rocher qui les protègent, les soldats se décomposent de peur. Les bombes explosent tout autour d’eux et les balles sifflent, leur hottant la vigueur patriote. Ils y perdent toute estime et parfois même l’esprit. Peut-être s’en sortiront-ils saufs, mais aucun d’eux ne pourra rentrer sain.

La méthode artistique en guise d’espoir.

Terrence Malick baigne son œuvre de mélancolie. D’un bout à l’autre l’espérance domine malgré le mal.
Certes Toll est un caractère intraitable, mais le sergent-chef Welsh, lui, est résolument humain. Si ces deux personnages ne se croisent qu’à de brèves occasions, ils sont la thèse et l’antithèse d’une guerre qui engloutie les vies avec un appétit insatiable. L’équilibre se créé, presque obligatoirement, puisque l’homme au final a toujours le choix de corriger son tir, de se remettre en question lorsqu’il est face au mur. L’art en présence est bien d’amener deux personnages à rivaliser d’opinion et d’esprit sans qu’ils ne soient jamais en confrontation.
L’image, éclectique, s’amuse des différentes techniques de mise en scène. Caméra à l’épaule, en travellings ou accrochée à la louma, la scène effleure les herbes ou s’envole pour des plans larges depuis les collines. Le rendu esthétique du film est tel que l’on peine à saisir l’ampleur de la préparation et le repérage des lieux, certainement gigantesque, au préalable du tournage. Les scènes de bataille sont surprenantes d’imagination, les lumières, souvent du soir, révèlent une charge émotionnelle absorbante.

Terrence Malick accomplit, avec La Ligne Rouge, un long-métrage saisissant, avec des images exceptionnelles, des interprétations percutantes, une bande originale superbe signée Hans Zimmer. Une parfaite maîtrise de ce qu’est vraiment le Septième Art. La Ligne Rouge est un chef d’œuvre…tout simplement.

Synopsis : 1942, dans le Pacifique. Les japonais et les américains se livrent une guerre sans merci pour le contrôle de l’île de Guadalcanal, hautement stratégique pour le déroulement des opérations dans la région. Les paysages et les plages sont magnifiques, mais les soldats ne sont pas là pour passer du bon temps.

Bande annonce du film La Ligne Rouge :

La Ligne Rouge : Fiche Technique

Titre original : The Thin Red Line
Date de sortie : 15 janvier 1999 (USA)
Nationalité : Américaine
Réalisation : Terrence Malick
Scénario : Terrence Malick, d’après le roman The Thin Red Line de James Jones (1962)
Interprétation : Jim Caviezel, Sean Penn, John Cusack, Elias Koteas, Nick Nolte, Adrien Brody, Ben Chaplin, John Travolta, George Clooney, Jared Leto, John Savage, Woody Harrelson, John C. Reilly.
Musique : Hans Zimmer, John Powell, Jeff Rona, Gavin Greenaway, Francesco Lupica, Klaus Badelt et Justin Caine Burnett
Photographie : John Toll
Décors : Jack Fisk
Montage : Leslie Jones, Saar Klein, Billy Weber
Production : Robert Michael Geisler, Grant Hill et John Roberdeau
Sociétés de production : NR
Sociétés de distribution : 20th Century Fox
Budget : 52 000 000 $
Genre : Guerre, drame
Durée : 170 mins
Récompense(s) : Ours d’or (Festival de Berlin)

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