Reims Polar 2026 : La Corde au cou, mise en rupture

8 février 1977. Une prise d’otage de 63 heures avec un dispositif de l’homme mort : tel est le décor qu’investit Gus Van Sant pour son retour au cinéma après sept ans d’absence. Présenté en ouverture à Reims Polar 2026, La Corde au cou ravive l’atmosphère des seventies pour mieux cerner la dissonance et l’absurdité d’un pays en déclin.

Les années 70 américaines ont été marquées par le Watergate, le choc pétrolier et, plus profondément, l’érosion d’une nation ayant perdu sa suprématie. Ces événements ont lézardé les fondements du fameux « rêve » — cette promesse illusoire selon laquelle le travail et la persévérance suffiraient à s’élever. Dans ce climat d’institutions défaillantes et de médias devenus spectacle, Van Sant trouve son terrain naturel : celui des laissés-pour-compte qui se retournent contre la machine (Drugstore Cowboy, My Own Private Idaho, Will Hunting).

L’homme qui voulait être entendu

Car plus que récupérer la somme qu’on lui a volée, Tony Kiritsis réclame avant tout des excuses. Une reconnaissance de la part de courtiers qui ne lui ont pas laissé une seule chance d’élever sa condition. Sa quête n’est pas celle d’un anarchiste — c’est celle d’un homme qui veut simplement qu’on lui rende sa dignité. Un sujet largement examiné en 2018 par le documentaire Dead Man’s Line, qui avait notamment attiré Werner Herzog derrière la caméra, avant que Gus Van Sant reprenne le flambeau.

Bill Skarsgård maîtrise suffisamment le langage de la maladresse et du personnage tourmenté pour incarner cette figure à la fois dangereuse et pathétique. Mais Van Sant cultive autour de lui une ambiguïté savamment entretenue : est-on face à un homme mentalement instable, ou face à quelqu’un qui a compris que seule la démesure pouvait forcer le système à l’entendre ? Le film ne tranche jamais, et c’est précisément là que réside son trouble le plus durable. On ne sait pas si Kiritsis perd pied ou s’il choisit de lâcher prise et Skarsgård joue sur ce fil avec une justesse réelle.

Face à lui, Dacre Montgomery compose un Richard Hall qui est lui aussi, à sa manière, une victime d’un système qui le dépasse. Un pion sacrifié par un père, qui ne daigne intervenir que contraint et forcé. Ce père, c’est Al Pacino qui l’incarne, dans un rôle assez bref et fonctionnel, mais son simple poids d’acteur suffit à incarner tout ce que Kiritsis combat : l’arrogance tranquille du pouvoir.

Anesthésie médiatique

Ces conditions de prise d’otage auraient toutefois pu ouvrir la voie à un thriller hautement psychologique. Van Sant ne choisit pas cette direction. Il préfère convoquer la comédie noire — à chaque fois que Kiritsis interagit avec Richard, la police, les médias ou son chroniqueur radio local préféré, quelque chose d’absurde affleure. Van Sant s’en amuse presque, avec ce petit sourire en coin qui cache dans l’épilogue. La mise en scène insiste dessus avec un montage sonore semblable à un programme de radio, reliant la musique pop de l’époque aux spéculations des journalistes, toujours cramponnés à une fascination morbide pour faire exploser l’audimat. La souffrance de Kiritsis reste ainsi en retrait, malmenée par un dispositif que le cinéaste déploie dans sa narration et dénonce dans le même mouvement. C’est sans doute la meilleure idée du film — et la plus Lumetienne dans l’esprit, même si Van Sant refuse la causticité frontale de Network pour lui préférer une ironie plus diffuse. Quant à la partition de Danny Elfman, envoûtante, elle rend le voyage dans le temps encore plus naturel.

Un détail cristallise tout cela avec une économie remarquable : le montage alterné sur John Wayne au sommet de sa gloire. Figure emblématique de l’Amérique libre et du justicier solitaire, il finit par être coupé dans son élan — son image disparaît brusquement de l’écran. Ce n’est pas anodin. C’est l’image d’un pays qui n’a plus de place pour ses cowboys, pour ceux qui veulent rendre des coups à une société capitaliste acharnée à écraser les petits. Kiritsis hérite malgré lui de ce rôle — redresseur de torts sans cheval, sans légende, et sans issue certaine.

La Corde au cou n’est pas non plus exempt de limites. Van Sant ouvre beaucoup de pistes — la psychologie trouble de Kiritsis, la mécanique cynique des médias, le dialogue impossible entre le geôlier et son détenu — sans toujours leur laisser le temps de respirer. C’est un choix assumé : le montage privilégie l’atmosphère sur la profondeur. Mais il arrive que ce dispositif se retourne contre lui-même. Certains échanges téléphoniques, qui auraient pu installer un vertige psychologique entre les deux hommes, restent cantonnés au cynisme amusé. On sent que Van Sant est parfois trop absorbé par son propre mécanisme narratif pour laisser ses personnages exister pleinement dans leurs contradictions. Mais c’est un retour sincère et habité, qui confirme que le cinéaste a encore du flair pour les figures marginales, pour ceux qui choisissent leur propre justice au-delà des règles établies.

Ce film est présenté en avant-première à Reims Polar 2026.

La Corde au cou – bande-annonce

La Corde au cou – fiche technique

Titre original : Dead Man’s Wire
Réalisation : Gus Van Sant
Scénario : Austin Kolodney
Interprètes : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Cary Elwes, Myha’la, Colman Domingo, Al Pacino
Photographie : Arnaud Potier
Montage : Saar Klein
Costumes : Peggy Schnitzer
Décors : Stefan Dechant
Musique : Danny Elfman
Supervision musicale : Dina Juntila
Son : Leslie Shatz
Producteur : Cassian Elwes
Sociétés de production : Elevated Films, Pressman Film, Balcony 9 Productions, Sobini Films, RNA Pictures, Pinstripes Production
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h44
Genre : Thriller
Date de sortie : 15 avril 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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