Gérardmer 2026 : Des Kazakhs possédés, des voyages interdimensionnels et une dépression post-partum

Dernier jour à Gérardmer. Nous prenons connaissance du palmarès le samedi soir, qui nous laisse un peu perplexe. Chacun a ses préférences : The Thing with The Feathers pour les uns, Don’t Leave the Kids Alone ou Weed Eaters pour les autres. Nous repartons, gorgés d’images et de fromage à raclette, aussi heureux d’avoir été déçus que surpris (un festival, en effet, n’est-il pas fait de tout cela ?). Voici donc nos ultimes chroniques, en attendant un dernier article récapitulatif. 

Junk World – Réalisé par Takahide Hori (Japon, 2025) – Compétition

Dans un futur indéterminé, où se mêlent humains, clones et robots, un groupe hétéroclite tente de rejoindre une ville souterraine abandonnée émettant des signaux inquiétants.

Il serait oiseux de tenter de résumer plus avant ce film tant le récit en est délicieusement alambiqué. Ici, tout nous ramène à l’enfance : l’imagination en roue libre, les plaisanteries faciles, la sexualité diffuse, et ce côté rigide et saccadé de l’animation qui nous donne l’impression d’être en train de manipuler nous-mêmes ces figurines aussi charmantes que bizarroïdes. Avec ses noirceurs et ses ambiguïtés, son étrangeté narrative et son inventivité débridée, Junk World épouse bien mieux la psyché enfantine que la plupart des films d’animation d’aujourd’hui, souvent très lisses, esthétiquement et moralement.

Une ultime scène post-générique nous laisse entrevoir une suite. Nous l’attendrons avec une joie où se concentrent toute notre innocence et notre fantaisie tordue.

Mother’s Baby – Réalisé par Johanna Moder (Autriche, Suisse, Allemagne) – Compétition

Julia, jeune quarantenaire et cheffe d’orchestre renommée, partage sa vie dans un appartement cossu et feutré avec Georg. Confronté à des problèmes de fertilité, le couple a recours aux services d’une clinique privée de haut standing aux taux de réussite sans commune mesure en Europe. La première tentative est fructueuse, à la grande joie des futurs parents, qui se préparent activement à accueillir le fruit de leur amour. Vient alors le jour tant attendu, qui ne se passe pas comme prévu. La scène d’accouchement opère comme un revirement de situation où la joie laisse place à l’effroi quand le nouveau-né est arraché des bras de ses parents en raison d’une asphyxie. Le spectateur est plongé alors dans l’univers de cette mère qui, lorsqu’on lui ramène son prétendu nourrisson, ne ressent pas d’instinct maternel. S’ensuit une descente aux enfers dans le huis clos de l’appartement, où est explorée de manière très fine et très intense la dépression post-partum. L’amour maternel n’est pas au rendez-vous. Le film explore le détachement, voire la colère, liés au renoncement à ses rêves professionnels. Les pressentiments d’une machination orchestrée par la clinique prennent le dessus et poussent la mère dans une quête de vérité qui laisse son entourage perplexe et inquiet.

Dans des couleurs très épurées et froides, ce quasi-huis clos explore le thème de la dépression post-partum, jouant de la tension induite par celle-ci entre la mère et l’enfant. Tout en nous faisant craindre pour ce dernier, le film ne cesse, très intelligemment, de nous faire éprouver la difficulté de devenir mère, entre solitude fondamentale et renoncement à soi-même. Mais ce sujet, pourtant si intéressant, loin de le nourrir et de l’éclairer, se trouve plutôt brouillé par la dimension fantastique du récit.

Cadet – Réalisé par Adilkhan Yerzhanov (Kazakhstan, 2024) – Compétition

Dans une académie militaire kazakhe qui date de l’Union soviétique, le jeune Serik, différent et taciturne, se fait harceler par ses camarades. Ce n’est qu’après une vague de suicides étranges que les élèves et professeurs apprennent à le supporter. Histoire de possession sur fond de lourd héritage soviétique, Cadet impressionne par sa photographie et son sens du cadrage. Chaque plan, chaque séquence participent d’une cohérence esthétique et symbolique travaillée jusqu’au bout, au point d’être happé par l’atmosphère glaçante du film. Ce n’est malheureusement pas le cas du récit et du rythme qui versent parfois dans la confusion et la monotonie. Le thème de la filiation maternelle, de la violence faite aux femmes et du legs de l’État soviétique semble s’y mêler au surnaturel sans trop aboutir. Long, mais beau, alourdi d’un propos très affirmé et sérieux, Cadet souffre de défauts que sa beauté formelle millimétrée ne parvient pas à compenser.

Redux Redux – Réalisé par Kevin McManus et Matthew McManus (USA, 2025) – Compétition

Une boîte en métal qui ressemble fort à un cercueil permet à Irène Kelly (très bien jouée par Michaela McManus) de voyager dans le multivers. Voyager, car il ne sert à rien de revenir, voyager pour trouver la seule dimension où sa fille est encore vivante, qui aura échappé cette fois-ci à un tueur en série brutal. Mâtiné de science-fiction, Redux Redux des frères McManus est un énième film d’action dont le carburant narratif et thématique est la vengeance. Et si la vengeance toujours réitérée (une infinité de dimensions donc des tueurs en série à l’infini) donnait un sens toujours renouvelé à la vie ? C’est ce qu’Irène pense jusqu’à rencontrer une autre victime du tueur en série, Mia, qui lui rappelle qu’elle fut une mère et non pas seulement une tueuse vengeresse. Œuvre nerveuse, bourrée d’une action maîtrisée qui la rythme sans jamais l’étouffer, Redux Redux aura été un des gagnants de Gérardmer et à juste titre. Non content de faire la part belle à un duo féminin qui n’a rien à envier à ses homologues du genre (on pense bien sûr à la relation filiale de Terminator 2), il arrive l’air de rien à dépoussiérer le trope de la vengeance au cinéma en en faisant une trajectoire et un mouvement vides, que la véritable héroïne du film se charge de combler. À découvrir !

Compétition des court-métrages :

Exsanguina – Réalisé par Jonas Brisé (France, 2025)

Le meilleur court-métrage, sans conteste, de la sélection.
Une jeune vlogeuse en devenir se voit offrir de passer une journée avec son influenceuse star préférée. Mais avant ça, elle doit passer la nuit dans un Airbnb réservé pour l’occasion.
Tourné en style found footage, ce court-métrage maîtrise à merveille toutes les ficelles du genre. On est proprement terrifiés en compagnie de cette jeune fille naïve, dans cette grande maison apparemment vide. Il semble y avoir matière à en faire un long. Espérons que le prix reçu et mérité du meilleur court-métrage ouvrira cette possibilité à son auteur.

Dammen – Réalisé par Grégoire Graesslin (France, 2025)

Deux jeunes filles viennent passer l’après-midi sur une petite île au milieu d’un lac. Partie faire ses besoins, l’une des deux disparaît.
Tourné en un seul plan fixe à différents moments de la journée, Dammen joue intelligemment sur le hors-champ pour nous faire éprouver l’angoisse de celle qui cherche en vain son amie. On pourra déplorer une certaine facilité du procédé (qui n’en est pas moins très maîtrisé), ainsi qu’une absence de résolution qui jette sur le tout un soupçon de paresse ou de pusillanimité.

Gavage – Réalisé par Aurélien Digard (France, 2025)

Il est dur de vivre de ses bêtes, surtout dans un monde qui est lui-même dur.
Gavage est une comédie précise, d’un rythme parfait et remplie de répliques mémorables. Ce court nous montre la vie d’un agriculteur ayant perdu toutes ses volailles puis ayant perdu sa femme, et qui se voit proposer de gaver des humains par un riche dirigeant fétide.
Chaque scène est un sketch en soi et chaque phrase fait mouche. Les cadrages et les couleurs vont de pair avec ce scénario qui sait jouer de l’inattendu autant que de l’évidence, le tout servi par des acteurs hilarants.

Dans le ventre du Léviathan – Réalisé par Paul Tandonnet (France, 2025)

À bord d’un vaisseau, où la plupart de l’équipage est constitué de robots humanoïdes, on est confrontés aux mêmes défis que dans n’importe quelle société : un manque de moyens et une volonté continuelle d’optimisation de la productivité. Où trouve-t-on de l’humanité dans un tel système ? Surtout pas chez le chef de l’équipe (un humain), qui se comporte comme le dernier des hommes et n’a aucun respect pour la vie de son équipe majoritairement constituée de la prochaine version de ChatGPT.
L’idée assez classique, mais pas inintéressante en soi, se trouve éclipsée par les prestations très moyennes des acteurs. Les décors et les costumes sauvent un peu l’ensemble. Ni mauvais, ni mémorable.

La dernière neige – Réalisé par Rodolphe Bouquet-Populus (France, 2025)

Un skieur, parti chercher ses amis sur une piste nocturne, se trouve confronté à une étrange bête.
Servi par une photo soignée et de bons acteurs, La dernière neige multiplie les effets sans parvenir à produire de fortes émotions. Le film balance ainsi entre la terreur et le grotesque, faisant desservir l’un par l’autre, tournant autour de sa forme sans la saisir.

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

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