FFCP 2025 : Summer’s Camera, le temps d’un souvenir

Dans Summer’s Camera, Divine Sung signe un drame lycéen d’une délicatesse rare, où la mémoire, l’amour et l’héritage familial s’entrelacent à travers le prisme d’un vieil appareil photo argentique.

Dès les premières secondes, la voix off de Summer nous plonge dans l’intimité de son monde : son père, récemment disparu, avait pour habitude de lui léguer les appareils photo de toutes les époques qui l’avaient précédé. L’appareil de son adolescence devient alors le cœur de l’histoire – à la fois objet, témoin et métaphore de la transmission, mais aussi passerelle vers un père absent dont l’ombre se fait ressentir dans chaque image.

Le film tisse un récit en miroir entre Summer et son père. Lui aussi était homosexuel, et la jeune fille, dans son exploration amoureuse et identitaire, tente de renouer avec sa présence et ses secrets. Cette réflexion s’étend également à l’examen de sa propre naissance. Summer se demande si elle n’était qu’une caution sociale, un rôle à remplir pour protéger les apparences, ou si son père aimait véritablement sa femme et sa fille. Dans ce questionnement intime, le film atteint une profondeur existentielle, où chaque photographie devient un miroir de ce que l’on choisit de montrer et de ce que l’on garde enfoui.

Fragments d’une enfance

La réalisatrice explore également le coup de foudre adolescent entre Summer et une fille passionnée de football. Elle vit dans le mouvement, dans la course et la vitesse, cherchant à ralentir le temps à travers l’élan, tandis que Summer fige les instants, tentant de retenir ce qui passe trop vite. Leur relation devient un dialogue silencieux entre deux manières de saisir le monde : la fluidité du corps et la fixité de l’image, un équilibre fragile entre vitesse et arrêt sur image. L’homosexualité est abordée avec naturel et simplicité : banalisée, assumée, mais surtout vécue à hauteur de lycéens, avec un accent sur l’acceptation et l’émancipation qui rappelle certaines scènes fortes de La petite dernière. Les mots et les gestes créent une intimité fragile, juste, qui se joue entre ce qui est dit et ce qui reste indicible.

Summer, solaire et lumineuse, illumine l’écran et devient le point d’ancrage de toutes les émotions du film. Magnifiquement interprétée par Kim Sia, une jeune actrice d’une rare crédibilité, elle incarne la curiosité, la mélancolie et la joie de l’adolescence avec une intensité douce et naturelle. Les gestes les plus simples, comme sourire à travers un cadre, se chargent de sens et de poésie.

Le lien intergénérationnel s’étend aussi à l’ancien amant de son père, révélant la complexité et la richesse des souvenirs familiaux. L’obsession du père pour la photographie – capturer les arbres, les lieux, parfois même les dos des gens – devient une sorte de code secret que Summer apprend à déchiffrer. Comme dans Yi Yi ou La Famille Asada, la photographie devient un moyen de voir ce que l’on ne peut pas toujours percevoir, d’immortaliser l’invisible et de transmettre ce qui dépasse les mots.

Miroirs d’argent

Chaque détail est pensé pour renforcer le symbolisme : l’énorme sac à dos de Summer, d’abord lourd et encombrant, s’allège au fil du film, métaphore du poids de l’héritage paternel et du cheminement vers l’émancipation. Les plans sont baignés de lumière naturelle, et l’été sud-coréen devient un personnage à part entière, avec sa chaleur, sa vie et sa nostalgie. La musique de Jang Sung-gun, subtile et enveloppante, accompagne les élans dramatiques et émotionnels, comme un souffle qui rythme le battement du cœur de Summer et le clic de son appareil.

Sung réussit l’exploit de créer un film où le silence, les gestes et les images parlent autant que les dialogues. Chaque photographie, chaque regard, chaque souvenir construit une narration subtile et profondément humaine. C’est un film sur la transmission, la mémoire, le premier amour et la découverte de soi, où le corps en mouvement et l’image figée dialoguent, où l’acceptation queer se fait avec simplicité et authenticité, et où l’émotion surgit dans les détails les plus infimes.

Ainsi, Summer’s Camera est un hommage sensible et contemplatif à l’adolescence, à la mémoire familiale et à la puissance de la photographie comme outil de transmission. Un film à savourer lentement, dont la beauté réside autant dans ce qu’il montre que dans ce qu’il suggère, et dans la manière dont chaque instant capturé résonne longtemps après que l’écran s’éteint, révélant peu à peu le poids, la tendresse et les secrets de ceux qui nous ont précédés.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

Summer’s Camera : bande-annonce

Summer’s Camera : fiche technique

Titre original : 여름의 카메라
Réalisation et scénario : Divine Sung
Interprètes : Kim Sia, Kwak Min-kyu, Yu Ga-eun
Photographie : Lee Ji-min
Montage : Cheon Jih-yeon
Musique : Jang Sung-gun
Production : Debut Feature Film (Joy Yu)
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h23
Genre : Drame, Romance

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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