Deauville 2025 : Vie privée, enquête thérapeutique

Que se passerait-il si un psychanalyste se mettait à pleurer lorsqu’on lui raconte notre vie ? Cette hypothèse, excitante comme « la promesse d’une blague juive » pour Rebecca Zlotowski, constitue le point de départ de Vie privée, une comédie policière qui entremêle recherche de vérité et quête de soi. Porté par un casting impressionnant, dont la magnétique Jodie Foster en psychologue bourgeoise, le film compose un bon divertissement freudien, dont les changements de tons nuisent cependant à la profondeur.

Rebecca Zlotowski a toujours mis en valeur des figures féminines confrontées à de nouvelles expériences. Après Grand Central, sélectionné à Cannes à Un Certain Regard, Planetarium et Les Enfants des autres, tous deux présentés à la Mostra de Venise, la réalisatrice française signe son sixième long-métrage avec Vie privée. Elle réalise ainsi son rêve de tourner avec Jodie Foster, qu’elle souhaitait engager pour le rôle de la mère de Léa Seydoux dans Belle Épine. La star hollywoodienne obtient ainsi son premier grand rôle en français, une langue qu’elle n’avait plus pratiquée au cinéma depuis Un long dimanche de fiançailles.

Entre comédie burlesque, enquête énigmatique et analyse psychologique, Vie privée n’a rien à voir avec le film éponyme de Louis Malle, en dehors de son héroïne bourgeoise. Présenté hors compétition au Festival de Cannes, il traite d’une obsession professionnelle doublée d’une crise personnelle. Culpabilité, remise en cause de soi-même et soif de vérité y guident les pas d’une psychologue chevronnée qui perd soudainement pied.

À la recherche du crime rêvé

Psychiatre renommée, Lilian Steiner se fond dans le décor de son cabinet. Intelligente, scrupuleuse et rationnelle, elle écoute attentivement ses patients, dont elle enregistre chaque entretien. Son quotidien routinier comme son visage hermétique semblent imperturbables. Mais lorsque Paula, une femme que Lilian suit depuis neuf ans, décède brutalement, la thérapeute affronte un choc émotionnel. Après avoir aperçu le visage inanimé de sa patiente, elle pleure sans cesse, puis se persuade que Paula a été assassinée. En franchissant les barrières de son devoir professionnel et de la légalité, Lilian décide donc de mener sa propre enquête. Appuyée par son ex-mari, incarné par Daniel Auteuil, elle est prête à tout pour trouver des indices, y compris une séance d’hypnose qui la plonge dans une vie antérieure.

Loin de la sagacité du personnage de Clarice Starling, qu’elle campait dans Le Silence des agneaux, Jodie Foster joue ici une bien piètre enquêtrice. Lilian affabule, interprète à tort et à travers, et prend des risques inconsidérés. C’est une femme forte qui dissimule sa fragilité. En enquêtant sur la mort de Paula, dont elle se juge responsable, Lilian combat ses propres démons dans un intéressant renversement de perspectives. D’analyste, elle devient elle-même son sujet d’études. Pourquoi n’a-t-elle pas senti venir la disparition de Paula ? Pourquoi son mari l’a-t-il quittée ? Pourquoi pleure-t-elle en permanence ? Cette vérité que Lilian recherche, c’est avant tout la sienne. Celle de son existence, tant professionnelle que personnelle. Cette quête intime donne tout son sens au titre. Par une rencontre entre une psychiatre questionnant le sens de son histoire et une patiente dépossédée de son avenir, Vie privée touche au cœur des êtres.

Si le jeu d’énigmes est plutôt convaincant, les basculements de registre désamorcent les tensions et nuisent au projet d’ensemble, qui oscille constamment entre sérieux et dérision. Tantôt drame psychologique, tantôt comédie truculente du remariage – qui n’est pas sans rappeler le ton humoristique adopté par les films policiers de Pascal Thomas (Mon petit doigt m’a dit, Le crime est notre affaire, Associés contre le crime) –, Vie privée tient en équilibre sur un fil précaire. Avec une référence à la Shoah, Rebecca Zlotowski s’empare aussi du récit pour remonter à ses origines juives. En insufflant au film sa patte personnelle et féministe, elle nous divertit, nous fait sourire, mais sans jamais marquer notre esprit. Vie privée se découvre donc comme une enquête à énigmes agréable, qui multiplie des rebondissements plus ou moins prévisibles, et à laquelle il manque paradoxalement une touche de folie pour nous emporter.

Ce film est présenté en avant-première au Festival de Deauville 2025.

Bande-annonce – Vie privée

(attendre la disponibilité sur le site Ad Vitam)

Fiche technique – Vie privée

Réalisation : Rebecca Zlotowski
Scénario : Rebecca Zlotowski, Anne Berest, Gaëlle Macé
Production : Les Films Velvet
Distribution : Ad Vitam
Interprétation : Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste…
Genres : Policier, Drame
Date de sortie : 26 novembre 2025
Durée : 1h45
Pays : France

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.