Planetarium, un film de Rebecca Zlotowski : Critique

Avec son Planetarium, Rebecca Zlotowski aborde aussi bien la Mitteleuropa et l’antisémitisme des années 30, que l’imaginaire du cinéma et du spiritisme. La robustesse de son cinéma supporte-t-elle pour autant de si vastes sujets, si épars ?

Synopsis : Paris, fin des années 30. Kate et Laura Barlow, deux jeunes mediums américaines, finissent leur tournée mondiale. Fasciné par leur don, un célèbre producteur de cinéma, André Korben, les engage pour tourner dans un film follement ambitieux. Prise dans le tourbillon du cinéma, des expérimentations et des sentiments, cette nouvelle famille ne voit pas ce que l’Europe s’apprête à vivre. …

Les âmes vagabondes

Rebecca Zlotowski est souvent mise dans le même sac que bien des jeunes cinéastes françaises très intéressantes qui renouvellent le cinéma hexagonal. Pourtant, dès son premier long métrage, on a immédiatement l’intuition que son travail est différent, plus ambitieux, très solide, sans faire offense à ses camarades. Disons que son cinéma nous fait penser davantage à Claire Denis, sec, abrupt, et très réfléchi. Il était très frappant par exemple de constater combien ces deux femmes avaient une même radicalité, le même cinéma pourrait-on dire, lors des sorties presque concomitantes de Grand Central (Rebecca Zlotowski) et Les Salauds (Claire Denis) en Août 2013…Des films qui ne cherchent pas à séduire coûte que coûte, mais à faire réfléchir, à interpeller au sens le plus noble du terme.

Déjà, son premier long métrage donc, Belle Epine, son sujet de fin d’études à la Fémis, une histoire de deuil portée par une toute jeune Léa Seydoux tout à convaincante dans le film, montrait que la cinéaste ne laisse rien au hasard, et la force de ce film-là résidait dans ce que la maîtrise formelle s’accompagne d’une émotion très palpable, notamment dans une très belle scène où deux sœurs, après la mort très récente de leur mère, n’arrivent à communiquer que par la musique. Une sorte d’autofiction d’une maturité et d’une complexité impressionnantes.

Dans Planetarium, il est également question de sœurs. Deux jeunes femmes américaines, les sœurs Barlow, entament une tournée mondiale de spiritisme, plus exactement de spiritualisme, si l’on se réfère aux sœurs Fox, de vraies américaines qui ont fondé cette croyance et qui ont inspiré la réalisatrice. La très jeune Kate (Lily-Rose Depp) est le medium, et sa grande sœur Laura est une sorte de manager, qui tient les (fins) cordons de la bourse et le carnet des commandes de séances privées. C’est à la suite d’une de ces commandes que leur vie va basculer : André Korben (Emmanuel Salinger), un producteur de cinéma visionnaire et passionné, va essayer de filmer ses séances avec Kate, pour tenter de reproduire sur la pellicule le phénomène surnaturel, tandis qu’avec Laura, il va produire un film  dans lequel elle jouera un medium.

On voit l’idée de la cinéaste, on voit le parallèle entre ces deux mondes imaginaires, le surnaturel et le cinéma, et on voit le métafilm qui parle du cinéma comme unique moyen de saisir ce qui est invisible aux yeux. On voit encore l’utilisation d’Emmanuel Salinger, qu’on salue avec bonheur tant sa présence, bien que régulière, est trop discrète : sa ressemblance avec Peter Lorre (M le Maudit de Fritz Lang), invoquée par la cinéaste elle-même, ne fait en effet aucun doute, et par ailleurs les rôles qu’il a tenus chez Arnaud Desplechin, notamment dans La Sentinelle, semblent trouver un écho ici…

Sur ses trois longs métrages, Rebecca Zlotowski a toujours travaillé avec des acteurs professionnels, très aguerris, voire avec des stars. Ici, on traverse les océans, et ce n’est pas avec une, mais deux actrices américaines très en vue qu’elle a choisi de collaborer. Natalie Portman est de tous les plans, irradiant d’une beauté à couper le souffle, capable de véhiculer des émotions intenses et contradictoires. Lily-Rose Depp, dont c’est le premier rôle au cinéma, est parfaite en femme-enfant grandie trop vite, et montre ici beaucoup mieux son potentiel d’actrice qu’elle ne l’a fait dans La Danseuse de Stéphanie Di Giusto, un film tourné après Planetarium, où elle semblait hors sujet et improbable dans le rôle d’Isadora Duncan. Emmanuel Salinger est comme habité, comme galvanisé par ce personnage multiple, ambigu, ou dépeint comme tel par des bourgeois nostalgiques de l’avant-guerre, ou par la caméra elle-même.

Tourné avec la fameuse caméra  Alexa 65, dont la cinéaste elle-même concède qu’« elle est quelque chose qui n’appartient qu’à [eux], les cinéastes », Planetarium est une merveille esthétique, avec des plans ultra-lumineux de jour comme de nuit, des subtilités de la profondeur de champ élastiques à souhait, et une définition hallucinante des personnages sous le regard de « son » chef opérateur Georges Lechaptois. Une fois de plus, la cinéaste montre ainsi son extrême implication dans son sujet, le cinéma. La première au monde à avoir tourné intégralement avec cette fabuleuse caméra (l’équivalent en numérique du 70mm que Tarantino a utilisé pour les 8 Salopards), elle embrasse tout avec un même intérêt, la technique et l’histoire (le scénario, a été co-écrit avec Robin Campillo, le merveilleux réalisateur de Eastern Boys), la direction d’acteurs et la mise en scène proprement dite.

Alors, même si le film se termine en nous laissant une impression d’inachevé, de quelque chose qui n’a pas vraiment été dit, de trop de directions prises par la cinéaste pour que le spectateur ne se sente pas un peu submergé (il est aussi question de Mussolini et d’antisémitisme dans le film), il faut le regarder et le garder comme un cadeau rare, vecteur de beauté, catalyseur de réflexions, et bonheur de cinéphile, toutes ces choses qu’on ne trouve pas tous les jours en sortant de sa séance préférée…

Planetarium : Bande annonce

Planetarium : Fiche technique

Réalisateur : Rebecca Zlotowski
Scénario : Rebecca Zlotowski, Robin Campillo
Interprétation : Natalie Portman (Laura Barlow), Lily-Rose Depp (Kate Barlow), Emmanuel Salinger (André Korben), Amira Casar (Eva Saïd), Pierre Salvadori (André Servier), Louis Garrel (Fernand Prouvé), David Bennent (Juncker), Damien Chapelle (Louis), Jerzy Rogulski (Professeur Ulé)
Musique : Robin Coudert
Photographie : Georges Lechaptois
Montage : Julien Lacheray
Producteurs : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne, Frédéric Jouve
Maisons de production : Les Films Velvet, Coproduction : Les Films du Fleuve, France 3 Cinéma, Kinology, Proximus, RTBF
Distribution (France) : Ad Vitam
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 15 Novembre 2016
France, Belgique – 2016

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.