TCM Cinéma Les douze salopards, un film de Robert Aldrich : Critique

Les douze salopards : A retrouver sur TCM Cinéma et TCM à la demande à partir du 19 septembre 2016

Faut-il déshumaniser la lie de l’humanité?

Même s’il fut perçu par une partie du public, américain comme français, de 1967 comme une « glorification de la violence à des fins militaires », et par extension comme une œuvre fasciste, Les Douze Salopards s’inscrit pleinement dans la réinvention ouvertement antimilitariste du film de guerre telle que l’a entreprise Robert Aldrich avec Attaque en 1956. Le réalisateur s’amusait à détourner les codes de ce genre ultra-balisé pour mieux enterrer ses trois caractéristiques majeures que sont l’humanisme, le manichéisme et le patriotisme. Le grand leitmotiv d’Aldrich, et ce dans tous les genres auxquels il s’est attaqué, est la remise en question de la notion d’héroïsme. Cette valeur à laquelle le public de l’époque, en pleine guerre du Viêt-Nam, tenait beaucoup est particulièrement malmenée dans cette réalisation provocatrice du cinéaste, qui deviendra avec le temps son film le plus populaire. Il faut reconnaitre que l’absence de repère moral dans la conception de ses personnages rend impossible l’identification à l’un d’eux, qu’il s’agisse des généraux cyniques prêts à sacrifier leurs soldats, des fameux douze repris de justice assimilables à de redoutables criminels et même de ce commandant chevronné servant de tampon entre eux mais rapidement rendu antipathique par son autoritarisme méprisant. Cet exercice de détachement idéologique vis-à-vis d’un récit qui ne propose à la place des habituels « héros » que des individus détestables reste encore aujourd’hui une référence en la matière, souvent copié, jamais égalé (on pense évident au Inglourious Basterds de Tarantino ou plus récemment encore à Suicide Squad).

Si le roman d’E.M. Nathanson s’accorde à la perfection avec le cinéma d’Aldrich c’est justement pour leur gout commun pour les personnages anti-héroïques, et en l’occurrence pour des êtres humains vérolés par leurs névroses respectives. Or, et contrairement aux films sus-nommés, c’est la question de leur humanité que va justement aller poser la première partie du scénario dans laquelle ces personnages, et leurs aliénations respectives, sont introduits et où l’on suit leur entrainement intensif. Car, en plus d’être une voie vers la rédemption, au sens le plus religieux du terme, ces exercices sont avant tout une façon pour leur hiérarchie de faire plier leur personnalité jugée dangereuse. La déshumanisation est-elle alors plus forte dans l’amoralité d’une bande de criminels sans foi ni loi ou dans l’uniformisation intellectuelle que cherche à créer l’armée au sein de ses rangs? C’est bien cette interrogation psychologique qui est au cœur de ce long-métrage, à travers la relation conflictuelle, source de situations tout à tour comiques et dramatiques, entre ces soldats borderline et leur instructeur qui veut nier leur individualité pour les faire entrer dans le moule, afin de mieux les envoyer au casse-pipe.

Même si le film aurait beaucoup gagné à les développer davantage, ces salopards écornent l’image de l’armée américaine comme aucun autre auparavant. L’apogée du travail subversif de « Big Bob ».

La charge antimilitariste est plus virulente encore dans la seconde partie, même si sa construction dramaturgique s’aligne sur les codes traditionnels du film d’aventures. Mais davantage que le récit de l’attaque d’une base ennemie en territoire allié, comme ont pu en proposer des dizaines de productions hollywoodiennes d’après-guerre, cette mission est une façon pour le réalisateur de malmener le manichéisme naïf propre au genre en nous faisant voir des soldats américains s’en prendre directement à des civils – dont certains prisonniers français! – et détruire le château qu’ils étaient censé venir libérer. Une telle violence n’avait rien à envier aux films de Peckinpah. Impossible alors de savoir si ces agissements condamnables sont le fait des dangereux criminels tels qu’ils apparaissaient au début du film ou des soldats qu’aurait réussi à façonner l’armée. C’est justement de ce doute qu’est née la polémique sur l’interprétation à tirer de ce film.

S’il est un personnage parmi les douze rôles-titres dont on ne peut pas nier qu’il agisse jusqu’à la fin comme le névropathe qu’il était avant son entrainement militaire, c’est indéniablement celui interprété par Telly Savalas, certainement le plus effrayant de la bande, tiraillé entre perversion et fanatisme religieux. Parmi les autres anti-héros, les deux plus exploités par le scénario sont ceux interprétés par Charles Bronson en tueur froid et John Cassavetes en odieux magouilleur. Les neuf autres resteront toutefois bien moins identifiables. Donald Sutherland en grand dadais apporte une part d’humour à chacune de ses apparitions et Jim Brown permet à ses confrères de fortune de balancer quelques injures racistes. L’inégalité de traitement de ses personnages est sans conteste le plus gros reproche que l’on puisse faire au film, sans que cela ne nuise à sa puissance subversive. Sur le casting, Aldrich a fait un parti pris assez amusant, celui de faire appel à trois acteurs déjà présents dans ses précédents films, Ernest Borgnine, George Kennedy et Lee Marvin,  pour incarner des soldats tout aussi détestables que les fameux salopards à différentes strates de la hiérarchie militaire. L’unique haut-gradé moralement admissible étant interprété par Robert Ryan, volontairement trop peu présent à l’écran pour réhabiliter l’image de l’armée.

Entré dans la postérité comme le modèle du film de guerre irrévérencieux, Les douze salopards reste un film qui brille avant tout par son casting en or faite de pures « gueules de cinéma » qui excellent tant dans des rôles à contre-emploi qu’ils font naitre une véritable sympathie pour cette lie de l’humanité. Le massacre final n’en est que plus étonnamment bouleversant.

 Les douze salopards : Bande-annonce

Les douze salopards : fiche technique

Titre original : The Dirty Dozen
Réalisateur : Robert Aldrich
Scénario : Nunnally Johnson, Lukas Heller D’après : E.M. Nathanson
Interprétation : Lee Marvin, Charles Bronson, Jim Brown, John Cassavetes, Telly Savalas, Donald Sutherland, Clint Walker, Ernest Borgnine…
Photographie : Edward Scaife
Montage : Michael Luciano
Musique : Frank De Vol
Direction artistique : William Hutchinson
Maquillage : Ernest Gasser, Wally Schneiderman
Producteurs : Kenneth Hyman, Raymond Anzarut
Studios de production : MKH, Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), Seven Arts Productions
Genres : Action, Drame, Guerre
Durée : 145 minutes
Date de sortie : 27 septembre 1967

Royaume-Uni / États-Unis – 1967

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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