Main Basse sur Pepys Road, une série de Matt Strevens : critique

Avec la mini-série Main Basse sur Pepys Road, la BBC montre une fois de plus son savoir-faire en matière de production télévisuelle.

Synopsis : tous les habitants de Pepys Road, une petit rue résidentielle de Londres, reçoivent quotidiennement une étrange carte avec une photo de leur maison et le texte : « Nous voulons ce que vous avez ». Très vite, ce courrier journalier devient menaçant.

Une fois de plus, c’est à Arte que nous devons la découverte d’une très bonne série venant du nord de l’Europe, en l’occurrence du Royaume-Uni. Main Basse sur Pepys Road (titre original : Capital) nous plonge dans le quotidien d’une poignée d’habitants d’une petite rue de Londres.

Une série chorale donc, procédé qui se révèle être le meilleur moyen pour faire le portrait d’une ville chorale comme Londres. Nous avons donc Petunia, femme âgée et veuve, qui vit dans cette rue depuis 60 ans maintenant et qui a été la témoin de toutes les transformations sociales qui ont modifié la ville, depuis l’arrivée de l’immigration jusqu’à l’embourgeoisement lié à la hausse spectaculaire des prix de l’immobilier.

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A ses côtés, on trouve la famille Kamal, des immigrés d’origine pakistanaise, Roger, un trader qui a l’air de faire partie des vainqueurs de la mondialisation et qui espère un bonus à sept chiffres en cette fin d’année, ou encore Quentina, une réfugiée zimbabwéenne qui travaille illégalement et qui est menacée d’expulsion.

La vie quotidienne de ces personnages permet de dresser un portrait critique de la Londres moderne. La ville y est montrée, certes, dans son aspect cosmopolite, mais le voisinage de personnes d’origines et de milieux aussi divers ne suffit pas à créer une unité. Au contraire, les communautés sont constamment en train de se replier sur elles-mêmes. Les musulmans se plaignent d’être considérés comme des citoyens de second ordre, les immigrés sont facilement suspectés dès que quelque chose ne va pas, les plus riches pensent être les victimes privilégiées des différents criminels, etc.

Les rapports sociaux, quand ils existent, sont marqués par le conflit. Conflit entre une mère et sa fille, entre un mari et sa femme, entre les immigrés et l’administration, etc. Le monde moderne est un monde inhumain, dans le sens que les relations humaines disparaissent, remplacées par le repli sur soi. « Avant, quand j’ai commencé ce travail, affirme Roger, c’étaient les relations qui primaient. Maintenant, ce sont les mathématiques. » On a peur des relations avec les autres, on s’excuse presque de devoir adresser la parole à quelqu’un et on n’ose pas engager de conversations. Mashinko, le petit ami de Quentina, remarque qu’à Londres, tout le monde est renfermé.

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Finalement, on pourrait affirmer que Main Basse sur Pepys Road montre le paradoxe urbain : plus on vit entouré de monde, plus on est seul.

Le titre original de la série, Capital, peut être vu comme un jeu de mots. D’un côté, la capitale, c’est-à-dire Londres. Mais aussi le capital, c’est-à-dire l’argent. Pour faire la transition entre les différents mois où se déroule l’action, nous voyons à l’écran un compteur qui affiche plus de deux millions de livres sterling, et dont la somme augmente sans cesse.

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C’est bien autour de cela que se situe l’action « policière » de la série. Les habitants de la rue sont littéralement harcelés par des cartes (puis par d’autres colis plus menaçants) où ils peuvent lire toujours le même message : « We want what you have ». Ce que Petunia prenait, au début du premier épisode, pour la publicité d’un agent immobilier, tourne progressivement à l’obsession. La tension, d’abord assez faible, monte d’un cran avec la fin spectaculaire du premier épisode. Et ces incidents montrent à quel point l’argent a de l’influence sur les relations humaines.

C’est ce que découvre Roger, qui travaillait dur pour pouvoir obtenir sa prime de fin d’année, et dont le salaire très élevé permettait de maintenir une certaine paix dans son ménage.

Petunia en fait aussi l’amère expérience, en voyant revenir sa fille, Mary, avec laquelle elle est brouillée depuis des années, et qui semble surtout appâtée par l’objectif de revendre la maison familiale qui, désormais, vaut une fortune.

Mais ce constat amer, celui d’une déshumanisation des rapports sociaux au profit de rapports comptables, cède la place à des scènes plus émouvantes montrant les personnages s’ouvrir finalement à leur entourage. La série parvient ainsi à nous capter par ces caractères bien dessinés, ces personnages attachants, évitant tout manichéisme et toute réduction caricaturale.

Finalement, Main basse sur Pepys Road, c’est tour à tour drôle, triste, inquiétant, émouvant, révoltant, nostalgique. Une très belle série que nous offre la télévision britannique.

Main Basse sur Pepys Road : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=wg3KYt9c0T4

Main Basse sur Pepys Road : Fiche Technique

Titre original : Capital
Réalisation : Euros Lyn
Scénario : Peter Bowker, d’après le roman The Capital, de John Lanchester
Interprétation : Gemma Jones (Petunia), Danny Ashok (Shahid), Toby Jones (Roger), Rachael Stirling (Arabella), Wunmi Mosaku (Quentina), Rad Kaim (Bogdan)…
Photographie : Zac Nicholson
Montage : Philip Kloss
Musique : Dru Masters
Producteur : Matt Strevens
Sociétés de production : BBC, Kudos Productions Ltd.
Distribution : Arte
Genre: drame, comédie, suspense
Diffusion en France : 20 avril 2017
Nombre d’épisodes : 3
Durée d’un épisode : 60 minutes.

Royaume-Uni-2015

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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