Silence, un film de Martin Scorsese : Critique

Véritable testament ecclésiastique de son auteur, Silence est un chef d’œuvre traitant de la transcendance de la foi. Martin Scorsese évite la propagande religieuse grâce à un traitement psychique brillant et une image superbement travaillée. Un long métrage qui dépasse son statut de réflexion sur la religion et qui paraît nécessaire dans notre société.

Synopsis : XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.

Bloqué depuis le début des années 2010 dans une filmographie à l’image clinquante (Hugo Cabret, Le Loup de Wall Street), Martin Scorsese renoue avec un cinéma viscéral et se pose en digne héritier des légendes japonaises du 7e art. Adapté du roman éponyme de Shūsaku Endō, il aura fallu presque 30 ans au cinéaste pour concrétiser son projet, au point d’être attaqué en justice pour la trop grande durée de sa pré-production. Dévoilant le combat mental de deux jésuites à la recherche de leur mentor dans un japon féodal austère, Silence s’inscrit immédiatement comme un chef d’œuvre du maître Scorsese.

Le testament clérical de Martin Scorsese

Nous sommes en 1956, Martin Scorsese, jeune New-Yorkais d’origine sicilienne, abandonne ses études pour se destiner à une vie religieuse et rentre dans un séminaire afin de recevoir l’ordination. Le futur génie est tellement indiscipliné qu’il en est congédié un an plus tard, mais l’expérience l’aura marqué à vie. Issu d’une famille catholique traditionaliste, le cinéaste a toujours embrassé les thématiques de la religion au sein de sa filmographie. Point de propagande théologique, seulement l’impact de la foi dans une société ou un microcosme. En témoigne ses longs métrages aussi magnifiques que controversés tels que Kundun ou La Dernière Tentation du Christ. C’est d’ailleurs lors de la projection de ce dernier que le réalisateur fait la connaissance de l’archevêque de New York Paul Moore. Celui-ci lui offrit l’ouvrage Silence, paru en 1966 au Japon et écrit par un Japonais catholique nommé Shūsaku Endō. Le livre a été plébiscité pour sa capacité à analyser les tourments psychiques d’adeptes du christianisme. Sentant que l’œuvre est idéale pour sublimer ses thématiques ecclésiastiques, Martin Scorsese se lance dans l’adaptation ambitieuse et complexe du roman. C’est seulement 28 ans plus tard que le metteur en scène réussit son pari : accoucher d’une œuvre universelle sur la foi sans faire de prosélytisme outrancier.

Perdu dans une esthétique clinquante à l’excès depuis Hugo Cabret (avec CGI douteux en supplément), le maître sicilien retrouve la puissance visuelle qui l’a tellement caractérisé. Orienté vers une dissertation filmique, Silence transcende son sujet religieux pour en faire une profession de foi intemporelle. Pour ce faire, c’est le réalisme et le jusqu’au boutisme qui priment. La reconstitution du Japon féodal du XVII, en pleine Pax Christi, semble parfaitement aboutie. Et même si on se demande pourquoi des prêtres portugais parlent et apprennent la langue anglaise, les décors et la beauté de l’image surpassent de très loin ce détail. C’est d’ailleurs dans la photographie et la composition des cadres que Silence impressionne le plus. Lorgnant clairement vers la contemplation, sans en être un fervent adepte, Scorsese semble plus apaisé qu’à l’habitude mais aussi plus torturé. Le cinéaste se place toujours à proximité de ses personnages, on pense d’ailleurs souvent à Casino, dans le traitement du destin de ses héros. Toutefois, le metteur en scène ne révolutionne pas son cinéma. Steadycam, « God Watching Shots » et plans fixes millimétrés, on ressent un véritable soin apporté à l’image. Ainsi et ce, dès le premier plan, la photographie de Rodrigo Prieto est une merveille pour les pupilles. L’inspiration paraît évidente, notamment Kurosawa (Ran, Vivre) pour les couleurs, Kenji Misumi (La légende de Zatôichi, Baby Cart) pour les cadres et même Buntarō Futagawa (le chef d’œuvre Orochi : le Serpent) pour l’intensité et la durabilité des plans. C’est dans cette union parfaite que la réalisation de Scorsese confine à la perfection technique, nous prouvant encore qu’à 74 ans, il n’a pas fini de nous combler.

L’Universalité de la Foi

Silence est avant tout l’histoire de deux hommes, des prêtres fougueux et idéalistes, désireux de prêcher une parole qu’ils qualifient plus de « vraie » que de « divine ». Sebastião Rodrigues (Andrew Garfield, tout bonnement parfait) et Francisco Garupe (Adam Driver, loin des pleurnichages de Kylo Ren), désireux de sauver leur mentor, Cristóvão Ferreira (Liam Neeson, retrouvant sa grandeur), ayant été forcé d’apostasier et de renier sa foi. Si les mauvaises langues reprocheront à Scorsese son portrait métaphysique touchant de très près aux croyants et à la religion, il convient de montrer à quel point l’ambition du cinéaste semble pure. Le long métrage n’est pas qu’une œuvre sur la religion, il reste un labyrinthe mental prodigieux par sa justesse et marquant par sa dureté. Ces deux jeunes figures divines deviennent déifiées par des villageois japonais, perdus tels des brebis égarées. A ce moment, comment prêcher la parole absolue dans un pays symbolisé par un marécage ? Comment transmettre un idéal dans un pays historiquement bouddhiste ? Martin Scorsese donne également beaucoup d’importance aux joutes verbales, avec des dialogues de haute volée écrit avec le scénariste Jay Cocks. Ainsi, plus qu’un combat, c’est une brisure mentale qui s’opère chez chaque personnage. Ce combat est également représenté par le personnage de l’inquisiteur Inoue (l’immense Issei Ogata), véritable tyran du christianisme. Chacune de ses apparitions inspire une crainte viscérale au spectateur, étant toujours filmé comme une figure impénétrable.

Néanmoins, point de théologie forcée ou de catéchisme approximatif. L’Histoire est formellement respectée, que ce soit dans les détails des décors ou le vocabulaire déclamé. De même, c’est l’universalisme des thématiques qui trône au-delà du simple christianisme. On suit alors un calvaire de martyrs religieux, tout comme les Chrétiens d’Orient en leur temps, les monothéistes face à l’Empire Romain ou même les musulmans face à leur bannissement des États-Unis aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce même personnage de l’inquisiteur qui confirme cette thèse pacifiste. « Je n’ai rien contre vous, ni contre votre foi » déclame-t-il ainsi, désirant uniquement confronter le père Rodrigues face aux contradictions de sa religion. Même si la situation paraît justifiée dans le contexte du pays (dans le Japon féodal du XVII, la xénophobie régnait en maître, notamment à cause des maladies transmises de l’étranger), les images restent dures et les supplices éprouvants. A l’instar de La Dernière Tentation du Christ, Martin Scorsese exprime les douleurs psychiques de ces véritables figures christiques. Peut-on abjurer ses croyances pour sauver ses fidèles d’une mort certaine ? Comment conçoit-on le fait d’être un Christ sauveur ? Devant ces questions, le spectateur se retrouve comme Rodrigues face à ses convictions : le silence assourdissant de son seigneur.

Testament lyrique et absolu sur la religion, Silence est un long métrage majeur de son auteur et nécessaire dans notre société. Digne d’une dissertation sur la transcendance des convictions, Martin Scorsese évite les lourdeurs grâce à une mise en scène racée et une image absolument somptueuse. De par ses immenses qualités, tout en conservant un rythme lancinant proche de la contemplation, Silence se pose en miracle de cinéma.

Silence : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=0Vzyu8VcBaE

Silence : Fiche Technique

Titre original : Silence
Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Jay Cocks et Martin Scorsese, d’après Silence de Shusaku Endo
Interprétation: Andrew Garfield (Rodrigues), Liam Neeson (Ferreira), Adam Driver (Garupe), Shinya Tsukamoto (Mokichi), Yosuke Kubozuka (Kichijiro), Issei Ogata (Inoue)
Décors : Dante Ferretti
Costumes : Dante Ferreti
Montage : Thelma Schoonmaker
Musique : Howard Shore
Production : Vittorio Cecchi Gori, Barbara De Fina, Randall Emmett, Gaston Pavlovich, Martin Scorsese, Emma Tillinger Koskoff et Irwin Winkler
Sociétés de production : Cappa Defina Productions, Cecchi Gori Pictures, Fábrica de Cine, SharpSword Films, Sikelia Productions, Verdi Productions, Emmett/Furla/Oasis Films et Waypoint Entertainment
Sociétés de distribution : Paramount Pictures (États-Unis), Metropolitan Filmexport (France)
Langue : Anglais, japonais
Durée : 161 minutes
Genre : Drame historique
Dates de sortie : 8 février 2017

États-Unis, Taïwan, Mexique – 2015

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Louis Verdoux
Louis Verdouxhttps://www.lemagducine.fr/
Louis Verdoux : Lycéen passant en première économique et sociale, j'ai commencé ma passion cinéphilique avec le film Spider-Man de Sam Raimi, devenu mon super héros préféré. Cependant mon addiction au cinéma s'est confirmé avec deux films, The Dark Knight de Christopher Nolan et surtout Drive de Nicolas Winding Refn que je considère encore comme mon film préféré. En si qui concerne mes goûts, je suis quelqu'un de bon public donc je déteste rarement un film et mes visionnages ne se limite à aucun genre, je suis tout aussi bien tenté par Enemy que par Godzilla. Le cinéma est bien plus qu'un art et j'espère vous le faire partager

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