Les Criminels, un film de Joseph Losey : Critique

Dans le cadre de la rétrospective consacrée à Joseph Losey sur OCS, revenons sur Les Criminels, un film noir somme toute classique, mais qui bénéficie de la patte de son réalisateur pour porter le statut de film d’auteur.

Synopsis : Venant tout juste de sortir de prison après 3 ans d’incarcération, Johnny Bannion se lance avec ses complices dans un nouveau casse : le hold-up d’un champ de course. Ayant réussi leur coup, Bannion planque le magot comme convenu, afin de le récupérer après que la police soit devenue moins suspicieuse. Mais à cause d’une ancienne maîtresse l’ayant dénoncé par jalousie, il retourne en prison. Alors qu’il tente de retrouver sa place dans un univers où il semblait pourtant le roi, Johnny va également être confronté à ses complices, qui désirent récupérer l’argent coûte que coûte…

D’un film de commande, Joseph Losey en tire une oeuvre personnelle

Durant son exil au Royaume-Uni, Joseph Losey a poursuivi son bonhomme de chemin, enchaînant des projets de commande jusqu’à obtenir la consécration. Sur le sol anglais, il l’obtiendra grâce à L’enquête de l’inspecteur Morgan (Blind Date en VO). En France, cela se fera grâce à son œuvre intitulée Les Criminels. Un film noir somme toute classique sur le papier mais avec lequel il réussit à imposer sa patte, son cinéma, afin de se faire remarquer. Et même si le succès international est encore loin (The Servant sortira trois ans plus tard), le réalisateur a su montrer tout son talent et son savoir-faire pour livrer des œuvres qui lui sont propres.

Pourtant, Les Criminels n’a franchement rien d’exceptionnel au premier abord. Si ce n’est le fait qu’il s’agisse d’un film noir tout ce qu’il y a de plus banal, reprenant les codes du genre. À savoir, suivre les mésaventures d’un homme (ici, un petit gangster) qui va se retrouver emprisonné dans une situation qui n’est pas de son ressort (par jalousie d’une ancienne maîtresse). Le tout raconté avec un certain pessimisme et abordant des thématiques privilégiées de ce genre : la trahison, le crime, le meurtre et le fatalisme. Jusque-là, Les Criminels ne sort pas spécialement du lot. Mais Joseph Losey s’en sort en traitant son film avec beaucoup de classe, lui donnant une certaine envergure : les costumes des personnages, le charisme de son comédien principal qu’est Stanley Baker (qu’il redirigera dans Eva et Accident), les compositions « jazzy » de John Dankworth, un visuel sublimé par la photographie en noir et blanc de Robert Krasker… tout y est pour que le visionnage des Criminels soit un réel plaisir.

Qui plus est, Joseph Losey fait de son simple décor, la prison, un réel personnage à part entière. Si le film parle d’un casse, de mafia et de trahison en passant par les cases bagarres et course-poursuite, une bonne partie du long-métrage se passe entre les murs d’un bâtiment carcéral. Dans lequel le réalisateur va dévoiler à la lumière du jour la corruption des gardiens, le fait que les prisonniers fassent leur propre loi…etc Bref, la recette pour construire un microcosme prouvant qu’une société basée sur l’argent, le pouvoir et la concurrence peut se reproduire dans n’importe quel contexte. Ainsi, en plus de donner de l’intérêt à l’ensemble, dresser ce tableau permet également à Joseph Losey de marcher en terrain connu.

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Outre l’ajout de certaines exubérances comme le cinéaste sait si bien les faire (comme l’apparition d’une femme à travers un kaléidoscope), donnant au film une légèreté bienvenue dans le ton, Losey va se servir de ce fameux décor pour faire de son protagoniste un personnage à sa mesure. Un faux-faible, condamné d’entrée de jeu par son orgueil et sa prétention, le poussant à s’en sortir par tous les moyens nécessaires. Un homme qui se croyait être une sorte de leader en prison, mais qui n’est finalement, une fois sorti, qu’un pauvre maladroit se faisant avoir par les femmes et ses complices. Et qui, une fois de retour derrière les barreaux, va perdre irrémédiablement son statut de gangster modèle, car il n’arrive pas à faire face au microcosme si spécifique cité plus haut. Une sorte de quête d’identité propre au cinéma de Losey, qui offre pour le coup au Criminels une noirceur qui augmente crescendo. Le ton léger s’évanouit derrière des scènes à tendance infernale, comme la révolte des prisonniers… Sans toutefois passer par l’action, fidèle au charme loseyen, Les Criminels dévoile une violence assez brute dans ses propos, le devenir en pleine dégradation de son antihéros.

Reprenant le pas sur une première période anglaise plutôt douloureuse (le cinéaste essuyant des refus à cause de son étiquette de communiste), Joseph Losey a su reprendre les codes du film noir américain et jouir de la liberté offerte par le cinéma britannique en sa faveur, pour faire d’un produit de commande une œuvre qui lui est propre. Peut-être pas un long-métrage inoubliable, mais mis en boîte avec suffisamment de talent et de personnalité pour attirer les regards sur son travail, et d’enchaîner par la suite avec ce qui sera considéré comme les plus grands titres de sa carrière (Eva, The Servant, Accident…). Une bien belle revanche sur Hollywood et le maccarthysme dont il fut victime !

Les Criminels: Fiche technique

Titre original : The Criminal
Réalisation : Joseph Losey
Scénario : Alun Owen, d’après un sujet de Jimmy Sangster
Interprétation : Stanley Baker (Johnny Bannion), Sam Wanamaker (Mike Carter), Grégoire Aslan (Frank Saffron), Margit Saad (Suzanne), Jill Bennett (Maggie), Rupert Davies (Edwards), Laurence Naismith (M. Town), John Van Eyssen (Formby)…
Photographie : Robert Krasker
Décors : Richard Macdonald
Costumes : Ron Beck et Laura Nightingale
Montage : Reginald Mills et Geoffrey Muller
Musique : John Dankworth
Producteur : Jack Greenwood
Production : Merton Park Studios
Distribution : Studio Canal (2008)
Budget : 200 000 $
Durée : 97 minutes
Genres : Policier, drame
Date de sortie : 22 mars 1961

Royaume-Uni – 1960

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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