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Accueil Cinéma Films Classiques PartagerFacebookTwitterPinterestEmail Thierry Dossogne Entre récit d’apprentissage, réflexion sur la violence dans une société embryonnaire, et triangle amoureux à bas bruit, L’homme des vallées perdues (Shane) ne répond guère aux canons du western traditionnel. Face à la chaîne Teton, dans le Wyoming, l’âpre conflit entre éleveurs et colons gâte la magnificence des paysages. Dans ce monde ouvert et qui se cherche encore, à l’instar du jeune Joey qui est irrésistiblement attiré par la brutalité des hommes, surgit un cavalier solitaire dont on ne sait rien. Vestige d’un passé violent en voie de disparition, il se mue paradoxalement en berger qui protègera les brebis de la future civilisation. Des colons, des éleveurs… et un mystérieux inconnu Entre 1951 et 1956, George Stevens aurait pu réaliser un triplé historique. C’est en effet dans cette période qu’il réalisa sa « Trilogie américaine », dont deux œuvres lui valurent l’Oscar du Meilleur réalisateur : Une place au soleil (1951) et Géant (1956). Entre les deux, L’Homme des vallées perdues (1953), merveilleux western atypique, aurait pu prétendre à la même récompense ! Or malgré des nominations dans cinq catégories, seule la photographie, signée Loyal Griggs (auquel on doit également la photographie des Dix Commandements de DeMille, la version de 1956, entre autres), remporta un prix. Succès critique et populaire à sa sortie, ce fut un western cher à produire pour l’époque (3 millions de dollars), et le premier film projeté au format large 1.66:1, que la Paramount inventa pour concurrencer la télévision. Le film adapte le roman Shane de Jack Schaefer, publié en 1949. Celui-ci s’inspire lui-même de la guerre du comté de Johnson, un conflit ayant opposé, à la fin du XIXe siècle, éleveurs et colons pour le contrôle des territoires nouvellement pacifiés du Wyoming (les guerres indiennes y prirent fin en 1879, avec la retraite des Cheyennes). Cet événement servit d’ailleurs de contexte historique à un autre western fameux, La Porte du paradis (1980) de Michael Cimino, qui précipita la faillite de la United Artists. L’œuvre de Stevens s’ouvre sur l’arrivée d’un cavalier solitaire dans une ferme isolée au milieu de la plaine du Wyoming. Son nom est Shane et, jusqu’à la fin du film, on n’en saura guère plus à son sujet – si ce n’est par déduction. Il est réservé et taciturne mais son adresse avec les colts ne laisse guère de doutes sur son passé. Alors qu’il est accueilli par la famille Starrett et qu’il se donne les moyens de changer de vie, il se retrouve malgré lui impliqué dans le conflit opposant la petite communauté de fermiers, récemment installée, au baron des éleveurs Rufus Ryker (Emile Meyer), qui manie autant la carotte que le bâton pour faire déguerpir les colons. Lorsque Ryker, à bout de patience face à l’entêtement de Joe Starrett (Van Heflin), recrute un assassin, Shane (Alan Ladd) n’a d’autre choix que d’enfiler son ancien costume (de hors-la-loi ?) pour protéger la communauté qui l’a accueilli. L’Homme des vallées perdues se présente, étymologiquement parlant, comme l’antithèse du « film de cowboys » puisque, précisément, Shane prend le parti des fermiers contre les éleveurs – le terme « cowboy » étant aujourd’hui complètement galvaudé, ces vachers n’ayant aucun lien ni avec les hors-la-loi ni avec les justiciers qui ont marqué le roman historique américain ! Un tournant civilisationnel Pour comprendre les enjeux du film, un rappel historique n’est pas inutile. L’action se déroule en effet en 1889. Les Etats-Unis vivent les derniers feux de la conquête de l’ouest, il n’y a plus guère que dans les derniers territoires vierges que le mythe de la « Frontière » perdure encore. Le Wyoming est ainsi encore soumis au Homestead Act. Signé par le président Lincoln en 1862, celui-ci permet à une famille en mesure de prouver qu’elle occupe un terrain depuis cinq ans d’en revendiquer la propriété privée. Dans les faits, cette loi va cependant créer de nombreuses range wars, parfois sanglantes, dont la guerre du comté de Johnson est un des exemples les plus célèbres (elle atteignit une telle extrémité que la cavalerie américaine fut appelée pour s’interposer !). Les grands propriétaires de bétail, adeptes de la libre circulation de leurs bêtes (le fameux principe de l’open range) et qui figurent souvent parmi les pionniers et conquérants des terres nouvelles (souvent au détriment des Amérindiens contre lesquels ils ont dû lutter âprement), sont de plus en plus souvent confrontés à des colons qui ont tout quitté (y compris le Vieux Continent) pour tenter de s’offrir une nouvelle vie grâce au Homestead Act. Une fois établis sur un terrain, celui-ci ne peut plus être parcouru par le bétail… Cette opposition irréconciliable entre deux visions de la vie, qui forme l’intrigue de nombreux westerns, renvoie à une réalité historique universelle – ce qui explique son attrait aux yeux d’un large public international. D’innombrables sociétés humaines se sont ainsi constituées à travers la rivalité entre le modèle pastoral (éleveurs nomades) et le modèle agricole (fermiers sédentaires). Il est fascinant de constater les similitudes entre l’intrigue du western américain de George Stevens sorti en 1953 et les conflits qui embrasent aujourd’hui encore la région du Sahel, la Mongolie ou le Rajasthan ! Le contexte de la conquête de l’Ouest y ajoute simplement quelques caractéristiques particulières, comme la culture des armes, l’imprégnation protestante (tant sur le plan religieux que culturel), l’édification d’une civilisation à travers le massacre d’une autre (les Amérindiens) et, de manière plus ambigüe, une version bâtarde de la lutte des classes – les éleveurs sont généralement des « nouveaux riches » locaux, les colons partant de rien. Un des nombreux atouts du film est de ne pas déployer une vision manichéenne de ce conflit. Certes, autant le roman que son adaptation prennent in fine le parti des fermiers. Ceux-ci sont du côté de la loi et font face à l’humiliation et aux pressions de plus en plus insupportables des éleveurs. Néanmoins, Ryker n’est jamais présenté comme l’antagoniste classique du western. Il tente à de nombreuses reprises de restaurer le dialogue avec Starrett et de le convaincre, lui et les autres homesteaders, de travailler pour lui. Il se présente comme un homme « raisonnable » qui, face au refus obstiné qu’il essuie, se voit dans l’obligation de recourir à la violence. Lors d’une belle séquence nocturne, Ryker se présente à la ferme des Starrett pour une conciliation de la dernière chance. Sa vision du monde est entièrement résumée dans les propos qu’il tient face à Joe : il justifie la supériorité de ses droits sur la terre par les combats qu’il a menés contre les Indiens pour pacifier une contrée sauvage. Le spectateur en sort troublé, car Ryker est convaincant. Après avoir pris la décision d’engager un tueur (le seul vrai « méchant » du film), on le verra par ailleurs rongé par la culpabilité, comme dépassé par la tournure extrême des événements qu’il a initiés. La geste des pionniers s’oppose au modèle viril Comme tous les grands westerns, L’Homme des vallées perdues excelle dans la mise en scène de conflits à la fois anthropologiques et intimes. Du point de vue anthropologique, le film reprend une question qui revient de manière obsédante dans le cinéma américain, des origines à nos jours, et en particulier dans les westerns : comment faire société ? Comment apprivoiser la nature brutale de l’Homme, détourner son inhérent appétit de destruction vers un esprit de solidarité et de construction commune, sous l’égide du Créateur ? L’Homme des vallées perdues s’éloigne du western classique pour s’inscrire dans la tradition pastorale, mettant l’accent sur la vie rurale des colons, les valeurs familiales, la culture du travail et la lutte contre les éléments. Une transition entre deux visions du Far West qu’incarne le personnage de Shane, héros qui tente d’abandonner un passé violent pour s’intégrer à la communauté de homesteaders. Cette dernière est représentée comme une véritable classe laborieuse, qui ne cesse de travailler pour construire son avenir de ses propres mains. La geste des pionniers est résumée dans cette scène symbolique où Shane et Joe coupent une souche d’arbre à la hache, le sourire aux lèvres. Tout y est : domestication de la nature, goût de l’effort, mythologie du self-made man qui forge son propre destin à la sueur de son front, paysages somptueux (la chaîne Teton en arrière-plan, splendide dans ses habits Technicolor). La représentation des colons contraste nettement avec celle des éleveurs, Ryker et ses cowboys étant montrés comme des êtres oisifs qui passent le plus clair de leur temps au saloon, à boire et à jouer aux cartes ! Bref, nous sommes bien loin de la glorification de la conquête de l’Ouest : les Amérindiens ont été chassés, il ne reste plus que les plaines infinies qui exigeront de ceux et celles qui les peuplent leur lot de sang, de sueur et de larmes. Dans ce monde, la violence naturelle de l’Homme est investie dans l’effort et les sacrifices consentis en commun, au sein d’une communauté qui aspire aux mêmes buts. Il faudra ainsi une accumulation d’humiliations de la part des cowboys pour que Shane accepte enfin de se défendre – on assiste ensuite à une des plus longues scènes de bagarre à mains nues de l’histoire du western ! Les duels classiques du western sont rares et peu reluisants, à l’image de « Stonewall » Torrey, l’ancien soldat sudiste reconverti en colon, abattu lâchement dans la boue par l’assassin Wilson. Il faudra attendre le shootout conclusif pour assister à l’exutoire tant attendu – il sera court et radical. Sur le plan intime, le film se révèle bien plus original, car il traduit le tournant d’une époque et la transformation (difficile) du modèle masculin. Lorsqu’il est accueilli dans la famille Starrett, Shane va progressivement (et à son corps défendant) y prendre une place pour le moins ambigüe, celle d’un objet de désir pour Marian (Jean Arthur) et de père de substitution pour le petit Joey. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’alors que Joe se voile la face, son épouse et son fils comprennent immédiatement la vraie nature de Shane… qui ne les laisse pas indifférents. L’histoire du film (comme du roman) est d’ailleurs racontée à travers les yeux de Joey. Une vraie originalité, car jamais sans doute un enfant n’a-t-il joué un rôle aussi important dans un western. Face à Joe, modèle du bon père de famille, courageux et industrieux, son fils nourrit une fascination bien plus grande pour le pistolero taciturne et mystérieux, et ne cesse de se rêver lui-même en manieur de colts. Il ne faudra que quelques jours pour que l’enfant exprime ses sentiments de manière on ne peut plus claire : « J’aime Shane presque autant que papa. Est-ce que c’est grave ? ». Le critique du Times Jack Miles résuma parfaitement les choses lorsqu’il écrivit que « ce qui rend Shane différent, ce qui en fait un western classique, c’est que son histoire est racontée par un jeune garçon. Schaefer avait compris […] que le western est le rêve qu’un garçon américain fait du monde tel qu’il devrait être. » Quant à Marian, la chasteté puritaine de l’époque empêchera tout rapprochement physique avec Shane, mais il ne fait aucun doute que son attraction pour le cavalier repose sur les mêmes bases que son fils : la violence, dont Shane refuse de faire usage mais qui vit en lui. Subtilement, cette violence est d’ailleurs présentée comme un instinct primaire quasiment sexuel : le ceinturon que Shane refuse de porter pour se rendre en ville joue le rôle inverse d’une ceinture de chasteté, on ne la porte pas pour éviter de s’exposer à la tentation ! Idem avec les vêtements : Shane achète des vêtements de travail pour ne plus arborer les oripeaux du péché. Le drôle de triangle amoureux formé par Marian, Joe et Shane culminera dans la séquence hautement symbolique de la bagarre entre les deux hommes, dans la dernière partie du film. Shane est parfaitement conscient que la confrontation avec Stryker et surtout avec son tueur à gages, Wilson (Jack Palance), est inévitable et sera sanglante. Seul lui peut éviter à Joe le même sort que Torrey. Acculé, il accepte alors de renouer avec son passé pour protéger la communauté qui l’a accueillie. Mais il devra aussi terrasser son rival amoureux, Joe, qui veut aller seul au rendez-vous funeste. En prenant le dessus sur Joe, Shane s’impose donc comme le « mâle alpha » et c’est bien ainsi que l’interprète Marian (« Fais-tu cela juste pour moi ? »), qui comprend par ailleurs que, loin de lui gagner définitivement le cœur de Shane, ce moment signifie qu’ils ne se reverront plus jamais. La victoire de Shane est celle de l’ancien monde, qui ressuscitera le temps d’un chant du cygne violent (la fusillade dans le saloon), et peut-être sacrificiel (on ne saura jamais si Shane est mortellement blessé à la fin). En filigrane de l’intrigue classique du western, se cache donc le thème central de la virilité, qui caractérise tous les personnages. Après chaque intimidation, les autres pionniers peureux menacent sans cesse de tout abandonner et de partir ; Torrey se présente comme le seul homme courageux de la bande, ce qui lui coûtera la vie ; les éleveurs sont tous des durs à cuire et se moquent des culs-terreux, « protégés par leurs femmes », qu’ils veulent chasser avec violence car c’est la seule loi qu’ils connaissent ; Joe veut prouver son leadership vis-à-vis des autres mais aussi de sa femme en agissant de manière virile, quitte à y laisser sa peau ; Shane semble vouloir se débarrasser de son passé viril mais est contraint d’y revenir ; Joey est fasciné par la violence, bien plus que par l’attitude raisonnable de son père. In fine, c’est à la victoire de la société contre l’anarchie que l’on assistera. Synopsis : Un mystérieux cavalier nommé Shane arrive en 1889 dans une petite communauté de colons du Wyoming et accepte un travail sur la ferme de Joe Starrett. Il s’implique rapidement dans un conflit croissant entre les colons modestes et un puissant baron du bétail, Rufus Ryker, qui tente d’expulser les fermiers. Shane développe une relation de respect avec Joey, le fils de Joe, et suscite l’intérêt de Marian, l’épouse. Lorsque Ryker engage le sinistre tueur Jack Wilson, Shane comprend qu’il doit intervenir. L’Homme des vallées perdues : Bande-annonce L’Homme des vallées perdues : Fiche technique Titre original : Shane Réalisateur : George Stevens Scénario : A. B. Guthrie Jr. (d’après Shane de Jack Schaefer, 1949) Interprétation : Alan Ladd (Shane), Van Heflin (Joe Starrett), Jean Arthur (Marian Starrett), Brandon deWilde (Joey Starrett), Emile Meyer (Rufus Ryker), Jack Palance (Jack Wilson), Ben Johnson (Chris Calloway) Photographie : Loyal Griggs Montage : William Hornbeck, Tom McAdoo Musique : Victor Young Producteurs : George Stevens, Ivan Moffat Durée : 118 min. Genre : Western Date de sortie : 15 octobre 1953 États-Unis – 1953