En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui

Avec En attendant les hirondelles, Karim Moussaoui choisit de montrer la vie de personnes ordinaires, dans une société algérienne qui se remet à peine de la décennie sanglante qu’elle a traversée.

Karim Moussaoui n’en était pas à son premier coup d’essai avec ce film, ayant déjà réalisé plusieurs courts-métrages et un moyen-métrage intitulé Les jours d’avant qui avait eu un petit succès et lui avait permis d’être nommé aux Césars 2015. Dans la lignée de ses réalisations précédentes, son premier long s’intéresse également aux mutations de la société algérienne. Cependant, là où Les jours d’avant prenait place dans les années 90 pendant la Guerre Civile, En attendant les hirondelles suit divers personnages (avec trois histoires différentes) au 21ème siècle. La Guerre Civile est évoquée, mais n’est pas le sujet principal, elle est plutôt présente en toile de fond, et permet de mettre en perspective le passé de certains personnages (on pensera à la mère et au médecin de la dernière histoire) et la violence qui est montrée, ou suggérée, pendant le film. Ce qui est intéressant dans le scénario, c’est que la violence est certes présente mais non pas expliquée. Elle existe, comme elle existe dans la réalité. Les personnages ne sont pas des héros, ils sont parfois des lâches ou des victimes. Le développement des personnages est de sorte qu’ils nous semblent réels, ou du moins crédibles, humains.

Les personnages semblent crédibles et réalistes, mais la réalisation en elle-même est parfois détachée de la réalité : nous pensons à deux séquences hors du temps, portées par la musique algérienne. La première, et peut-être la plus belle tant elle est symbolique, nous montre le personnage de Hania Amar, Aïcha, profiter de la liberté qu’il lui reste encore un peu (avant le mariage) pour danser sur la musique de Lofti Attar reprenant sa célèbre Ya Zina. Le deuxième interlude musical nous est offert au moment de la dernière confrontation entre Aïcha et Djalil. Ces deux scènes nous montrent ce qu’il y a de plus beau au cinéma : quand la fiction surpasse la réalité et qu’elle la sublime. Et comme elles apparaissent au milieu du film, lors de la deuxième histoire, elle permet de souffler avant d’attaquer la troisième partie du film, qui est aussi la plus difficile (au niveau des thématiques abordées).

Karim Moussaoui a déclaré en interview qu’il avait voulu faire un film avec plusieurs personnages principaux dans le but d’aborder diverses classes sociales et des thématiques différentes, afin que ses personnages soient représentatifs de la diversité de la population algérienne. C’est très réussi car tous les personnages sont intéressants à leur façon : tout d’abord il y a le couple bourgeois, puis une vision d’une femme un peu plus traditionnelle mais emprunte de liberté et qui représente des balancements entre tradition et modernité, et enfin le médecin dont la vie sera remise en cause quand le passé le rattrapera. Ces personnages, comme nous l’avons dit, sont représentatifs de la société algérienne d’aujourd’hui qui essaie de se reconstruire suite à la guerre civile qu’elle a connue et qui l’a déchirée, qui est encore violente et parfois injuste, et qui laisse certaines personnes sans ressources.

Néanmoins le plus gros point fort de ce long-métrage est sans conteste ses acteurs, qui sont tous très justes, et même exceptionnels. La troisième histoire est celle où les acteurs sont peut-être les meilleurs et ils s’illustrent dans la scène du pré-fabriqué, dans laquelle la mystérieuse dame que le médecin cherchait à retrouver lui expose ses traumatismes et lui demande de reconnaître son fils. Mention spéciale donc pour Nadia Kaci, qui aurait mérité un prix.

Le film est donc en tous points réussi, et nous vous le recommandons chaudement.

En attendant les hirondelles – Bande Annonce

En attendant les hirondelles – Fiche Technique

Réalisation: Karim Moussaoui
Scénario: Karim Moussaoui et Maud Ameline
Interprétation: Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou, Mehdi Ramdani, Hania Amar, Nadia Kaci, Hassan Kachach…
Image: David Chambille
Montage: Thomas Marchand
Décors: Hamid Boughrara
Costumes: Maya Benchikh
Société de Production: Les Films Pelléas
Distributeur: Ad Vitam
Durée: 113 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 8 novembre 2017 (France)

Algérie – Allemagne – France – 2017

 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.
Flora Sarrey
Flora Sarreyhttps://www.lemagducine.fr/
Biberonnée au cinéma depuis toujours, je suis passionnée par les films danois et asiatiques. Egalement férue de littérature et rock'n'roll.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.