Un Mensch : pages arrachées au livre de la mort

45ème Festival International du Film Documentaire, du 24 mars au 2 avril 2023. Deux films de Dominique Cabrera sont projetés au Cinéma du Réel, à Paris, entre Beaubourg et le Forum des Images. L’un d’eux, aussi bouleversant que dénué de tout pathos : Un Mensch (2023).

SYNOPSIS du film Un Mensh : Dominique et Didier vivent ensemble. Tandis que la mort rôde, Dominique filme les précieux instants d’un grand amour. 

2017. Dominique Cabrera filme. Elle filme son époux, Didier Motchane (17 septembre 1931, Paris – 29 octobre 2017, Montreuil), littéraire de formation, puis historien, ayant assuré les fonctions de député européen pendant presque dix ans, pour le PSE, de 1979 à 1989. Mais de cela il n’est pas question dans le film.

Le sujet exclusif de ce documentaire de moins d’une heure (43 minutes exactement) est Didier. Didier, la maladie qui le ronge, un cancer de l’œsophage diagnostiqué tardivement, la vie qui l’entoure encore, les entoure encore, lui et Dominique. Elle le mentionnera à deux reprises : auprès de lui et avec lui, dans l’accompagnement de la maladie si intimement vécue, elle se sent « comme sur une île ».

Mais pas question, ici, pour la réalisatrice (Le Lait de la tendresse humaine, 2001, Corniche Kennedy, 2017…), de sortir l’artillerie lourde du cinéma. C’est avec son iPhone, de façon presque improvisée, spontanée, mais avec l’accord de Didier, qu’elle recueille des images de l’homme aimé, en train de s’enliser lentement.

Pourtant, s’il ne peut éviter d’inscrire le patient travail de la mort à l’œuvre, c’est bien plutôt la vie encore là que souhaite capter le regard de Dominique Cabrera. La vie dans les gestes de l’homme aimé, sa façon de tourner les pages de son journal, ses coups d’œil, sa voix, ses mains, son visage. Elle le lui annonce, d’ailleurs : « Je veux retenir la vie… ». Retenir… Mémoriser… Mais aussi garder encore un peu près de soi, pouvoir regarder l’autre à nouveau « tout à l’heure », comme elle le lui déclare un soir à l’hôpital, en le filmant, peu avant de le quitter comme le rythme hospitalier l’exige.

Priorité n’est pas donnée à la maladie, même si celle-ci s’invite, incontournablement, « l’intruse »… – pour reprendre le terme, éponyme de l’une de ses pièces, par lequel Maeterlinck désignait, lui, la mort. Elle n’est pas au centre de tous les échanges au sein du couple, mais peut commander des déplacements, décider des lieux. On accompagne parfois le duo dans l’ambulance qui les conduit à l’hôpital, les ramène à la maison… Ces deux lieux sont filmés, et il est fréquent que Dominique, présente par la voix plus que par l’image, souligne le calme d’un endroit, ou bien y recueille précieusement les manifestations de vie à l’entour : des enfants qui jouent, un chant accompagné à la guitare, des voix amies, une belle journée d’octobre, verte et gazouillante comme un printemps.

Contrastant avec ces tentatives d’échapper au mal rampant, l’image ramène au constat de la progression de ce même mal, sur le visage de Didier, dans son corps, ses gestes, dans une lenteur qui s’installe et dont on sait qu’elle ne cessera de gagner. Jusqu’à l’immobilité. Mais le spectateur est également témoin du déni répété dont ce combat perdu de seconde en seconde fait l’objet : une toux est niée avec acharnement : « Mais non, voyons, je ne tousse pas ! » ; « Tu vas mieux, aujourd’hui ! », commente souvent Dominique… Sans doute, en effet, ne voyons-nous pas les moments de plongée trop désespérante. D’ailleurs la mort, de façon aussi discrète que tragique, ne sera signifiée que par la recherche d’une photo qui, mise sous cadre, pourra rappeler le visage vivant de celui qui, à présent, ne l’est plus. Façon incroyablement élégante de faire comprendre que l’immobilité, la fixité photographique, a maintenant gagné un corps.

Dans son combat de femme, en gardant le plus possible son amour à la maison, dans le cadre où ils ont été heureux, et de cinéaste, en filmant ces moments où la vie s’amenuise, mais où elle est encore là, et où le lien reste solidement et effectivement noué, puis en montant ces images, avec l’aide de Dominique Barbier, Mateo Brossaud et Ariane Prunet, Dominique Cabrera fait profondément œuvre d’humanité, en donnant à voir ce dont la société actuelle, emportée dans son mouvement de jeunisme effréné, se détourne, et en ramenant vers la vie, vers ceux qui l’ont connu mais aussi ceux qui ne l’ont pas connu, un être riche et unique, irremplaçable, et pourtant disparu.

Fiche technique : Un Mensch

Réalisation : Dominique Cabrera
Scénariste : Dominique Cabrera
Montage : Dominique Barbier, Matéo Brossaud, Ariane Prunet
Musique originale : Fabrice Sinard
Mixage : Nathalie Vidal
Production (personne) : Edmée Doroszlaï, Grégory Ghersy, Mathilde Trichet, Tal Weill
Production (structure) : Ad Libitum
Ayant droit : Ad Libitum
Durée : 42 minutes
Séances : Samedi 25 mars, 16h30, Centre Pompidou – Cinéma 1, en présence de Dominique Cabrera.
Vendredi 31 mars, 18h15, Forum des Images – Salle 300.
Date de sortie non définie à ce jour

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