Diamond Island, un film de Davy Chou: critique

Primé à Cannes (Prix SACD, Semaine de la Critique) l’hypnotique Diamond Island de Davy Chou est une immersion au cœur du Cambodge, à mi-chemin entre réalisme social et expérience visuelle.

Les insulaires

Diamond Island, ou le nom un peu kitsch d’un projet immobilier destiné à un tourisme de luxe. Une cité démesurée bâtit sur une île et qui parvient à mêler bidonville et 5 étoiles. Ignorée de Phnom Penh par une rivière mais reliée par un pont, Diamond Island est un archétype; drainant la jeunesse paysanne dans ses chantiers insalubres afin d’ériger des caryatides flambant neuves. Davy Chou qui se plonge dans la fiction pour la première fois (après un documentaire remarqué en 2012 : Le sommeil d’Or) utilise ce cadre à des fins esthétisantes plus que sentencieuses et signe un film d’une beauté rare.

Dans un pays ou 50% de la population a moins de 24 ans, l’adolescent est roi en sa demeure; un jeunisme  que l’on retrouve forcément en toile de fond du discours du cinéaste français (d’origine cambodgienne). Davy Chou s’adonne à une contemplation quotidienne de la vie de Bora (Sobon Nuon) un garçon de 18 ans qui quitte sa ferme et sa famille afin de travailler dans la capitale. Une capitale qu’il commence par éviter, comme le font les autres habitants de son quartier.  Cantonné dans ce complexe qui profite à sa manière aux locaux puisque le travail y est continu, relai infernal d’ouvriers diurnes puis nocturnes. Bora et ses amis, noctambules sur les chantiers comme dans les parcs de loisirs qu’ils ont bâtis, errent dans un espace que le réalisateur poétise d’une manière inattendue. L’amoncellement de tôles, de poutres, de machineries est une sphère à part où la ligne et la couleur priment sur le matériau ; les plans imprégnés d’un certain pop art évoquent alors nos jeux de mécano, sorte d’infantilisation du cadre qui dédramatise autant qu’il indigne. Ces instants de beauté purement plastique s’immiscent dans la construction ondulante du film qui rappelle, sur ce point, la déambulation de Kaili Blues (Bi Gan). Avec une mise en scène mouvante où le véhicule abonde, le film distille les scènes motorisées : que ce soit sur la moto clinquante de son frère retrouvé, ou dans la nouvelle voiture de sa petite amie. Une fracture que Davy Chou s’amuse à souligner dans un contexte moins heureux, lorsque Bura se retrouve à pousser un cortège funèbre dans sa campagne qu’il redécouvre.

Oeuvre tentaculaire autour d’une jeunesse à deux vitesses, Diamond Island est un film émancipatoire sur une société rongée par le déracinement. La vie urbaine ne semble être animée que par les festivités occidentales, la Saint-Valentin est commercialisée, sexualisée, le canon coréen admiré, le langage anglicisé. Très vite Bura se lasse de sa tâche mécanique et de ses potes malhabiles, et cède à un nouveau monde que lui entrouvre son frère. Excursions nuiteuses, nouvelles rencontres, Iphone 6 la vie du jeune homme s’électrise ; comment assumer alors une réalité qu’il ne peut s’empêcher de jugée inférieure ? Sa famille face à l’Amérique, son amoureuse du ghetto ou la fille branchée de Phnom Penh ? Les dilemmes crèvent rapidement son mode de vie illusoire lorsqu’il réalise qu’il ne gagnera pas sans perdre, l’écart est grand et il a déjà changé. Davy Chou reprend une inquiétude que l’on avait aussi vu chez Jia Zhang Ke l’année dernière (Au-delà des montagnes), une observation mêlée d’appréhension et d’excitation vis-à-vis du chemin emprunté par leur pays. Où le tout-développement dresse des murs entre, et dans, les générations. Une alerte qui relève plus du murmure dans le dispositif du jeune cinéaste, ce dernier préférant exposer un romanesque moderne.

Diamond Island joue sur les contraires, charnel et pudique, monotone et furtif ; le film dépeint avant tout une société changeante. La nuit n’existe plus, les chantiers illuminent le ciel, et les néons le sol ; des tours sans fin surplombent les quartiers terreux,  la ville s’étale sans élégance pourtant Davy Chou la rend séduisante. Aidé sans doute par les traits androgynes des cambodgiens, dont l’envie est palpable. Ce premier long métrage est un brassage identitaire et esthétique d’une grande finesse, le film parfait pour terminer (ou commencer) l’année.

Diamond Island : Bande-annonce

Diamond Island : Fiche technique

Réalisation: Davy Chou
Scénario: Davy Chou,Claire Maugendre
Interprétation: Nuon Sobon, Nov Cheanick, Chhem Madeza, Korn Mean, Nut Samnang, Meng Sophyna, Min Jany, Khim Samnang, Oun Batham, Hang Sreyleap, Dom Sreyroth
Photographie: Thomas Favel
Montage: Laurent Leveneur
Décors: Samnang Pak
Costume: Samphors Chorn
Musique: Jérémie Arcache, Christophe Musset
Producteurs: Charlotte Vincent
Production: Aurora Film
Distribution: Les films du losange
Durée: 1h39
Genre: Drame

Récompense: Prix SACD, semaine de la critique, Cannes 2016/  Grand Prix festival du film de Cabourg/ Golden Gateway du meilleur film, festival international du film de Mumbai

Date de sortie: 28 décembre 2016

 

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.