Agents presque secrets, un film de Rawson Marshall Thurber : Critique

Agents presque secrets (Central Intelligence), lorsqu’Universal lâche ses « Nice Guys ». Après leur Seigneur « Warcraft » des Anneaux et le relancement de la licence Jurassic Park, Universal Studios poursuit sa course à la production de franchise.

Synopsis : Le gars le plus populaire de la promo d’un lycée, aujourd’hui comptable désabusé, est recontacté par un ancien geek devenu agent d’élite à la CIA. Poursuivi par ses anciens partenaires pour le meurtre de son co-équipier et accusé d’être l’ennemi qu’il a juré d’éliminer, ce dernier recrute pour le seconder le comptable qui, vingt ans plus tôt, l’avait aidé. Avant même que notre col blanc ne réalise ce dans quoi il s’est embarqué, il est trop tard pour faire marche arrière. Le voilà propulsé sans autre cérémonie par son nouveau « meilleur ami » dans le monde du contre-espionnage où, sous le feu croisé des balles et des trahisons, les statistiques de leur survie deviennent bien difficile à chiffrer… même pour un comptable.

Ces dernières années, le buddy movie, ou buddy cop movie, avait regagné ses lettres de noblesses avec les succès critiques et publics de 21 & 22 Jump Street de Phil Lord et Christopher Miller (en charge du spin-off A Star Wars Story : Han Solo), et le récent succès The Nice Guys du maître du buddy movie moderne (né avec la saga L’Arme Fatale / Lethal Weapon, dont il est le scénariste), Shane Black, entre autres. Universal Studios, depuis ces dernières années, tend à étendre ses franchises ad vitam æternam. On peut penser à Fast & Furious, qui en est à son huitième volet et à Jurassic Park, rebootée avec Jurassic World, premier du nom, qui va connaître de nombreuses suites. Il y a aussi les reboots de leurs plus vieilles franchises, les licences monstrueuses La Momie, Dracula, ou encore l’Homme Invisible entre autres, qui vont être rebootées pour mettre en place leur propre univers partagé contre ceux de Marvel et DC Comics/Warner Bros, et ainsi avoir une autre franchise possiblement juteuse, espèrent-ils depuis leurs bureaux d’Universal City à Los Angeles. Et puis il y a la reprise du genre. La trilogie du Hobbit terminée, le genre heroic fantasy et plus particulièrement la « saga de genre heroic fantasy » était orpheline au cinéma, alors qu’à la télévision Games of Thrones poursuit son énorme succès. Universal s’est lié avec la société de jeu vidéo Blizzard Entertainment à l’origine du succès vidéoludique international World of Warcraft. En adaptant le jeu au cinéma avec Warcraft : Le Commencement, Universal joue, discrètement mais surement, à l’image de Jackson deux cartes : celle de la nouvelle saga heroic fantasy au cinéma ; et la carte de l’adaptation (ici d’un jeu vidéo). Mais Universal n’a pas fini d’étendre son empire de franchise.

Après le renouveau du buddy movie avec les succès cités plus haut entre autres, et qui a amené à la création de nouvelles franchises (oui, The Nice Guys 2 est bien prévu, de même que 23 Jump Street), Universal lâche ses Agents presque secrets, comédie d’espionnage, reprenant et digérant la définition et les codes du buddy movie, sur fond d’une intrigue d’espionnage d’une banalité et d’une facilité à couper le souffle, et qui feront pousser au spectateur connaisseur un : « Mais… Encore… Pourquoi ? ». Pour reprendre l’exercice de réflexion d’une intrigue (nommé High Concept) qu’ont à faire les jeunes étudiants de l’école Luc Besson à Saint-Denis : Agents presque spéciaux = 21 Jump Street + Johnny English le Retour + n’importe quel film avec Eddie Murphy post-Flic de Beverly Hills 3.

N’hésitez pas à (re)voir les deux films cités, quant à Eddie Murphy, place à la petite explication. Kevin Hart joue avec deux éléments de son personnage, éléments déjà fortement travaillés – si l’on peut parler ainsi –  par Eddie Murphy dans sa carrière : l’humour sur la communauté noire ou sur les « blacks », et le sentimentalisme lié au conservatisme des personnages. Depuis sa petite apparition dans 40 Toujours Puceau de Judd Apatow en 2005, Kevin Hart multiplie l’humour sur la communauté noire et ses blagues de « black ». Que ce soit dans le récent En Taule : Mode d’Emploi (Get Hard) ou ici, Hart poursuit son humour communautariste déjà usé par Murphy en son temps, à tel point que l’acteur a tenté de se renouveler dans d’autres genres de comédies (notamment familiales). Un humour qu’on sait dominé ailleurs par d’autres tels que Woody Allen (vis-à-vis de la communauté juive et de celle new-yorkaise embourgeoisée) et renouvelé à petite dose surinterprétée et exagérée au point d’en être irrévérencieusement délicieux par Ice Cube dans 21 et 22 Jump Street. Murphy jouait déjà sur la lourdeur de cet humour, et l’irrévérence de celui-ci. Hart lui, est gentil. Et un gentil qui ne sait pas réellement mordre. Le personnage d’Hart ici rappelle ceux de Murphy à partir du Professeur Foldingue, des personnages peut être vulgaires parfois, mais au final, hyper-bienséants et faisait d’une manière inepte (souvent à coup d’happy ends sur-orchestrés) la promotion des valeurs de l’américain empli d’ambition notamment lié à l’héroïsme, ainsi que les valeurs de la famille, de l’union d’un homme ET de SA femme (voir photogramme ci-dessus), et plus largement d’une vision de l’amour peu crédible. Si l’après introduction du film détruit délicieusement tous ces éléments en nous présentant notre héros aigri et désabusé, la suite fera hélas l’éloge (dégueulasse) de ceux-ci. Ici, seul le personnage interprété par Dwayne Johnson, toujours très drôle dans le rôle du p’tit gros traumatisé devenu méga biscotto, semble pouvoir être et rester borderline, hyper masculinisé et adorateur de licornes, agent capable de neutraliser quatre homme en quelques secondes et amateur de câlins, et danseur quasiment professionnel…

Mais si Eddie Murphy a su poursuivre ses cabrioles de petit actionner dans Pluto Nash ou encore Showtime, Kevin Hart ne joue pas toujours volontairement de la cascade. Là où le réalisateur Rawson Marshall Thurber, à qui l’on doit Dodge Ball et Les Miller Une famille en herbe, semble réellement exister dans ce produit manufacturé, c’est non pas dans les dialogues majoritairement ringards du film mais dans les situations qu’il sait mettre en scène, celles où les héros subissent l’événement. Et le comptable interprété par Hart sera magistralement trimballé par celui de Johnson nommé Bob Stone (entre autres noms) lors d’une scène à l’agence du premier (voir photogrammes ci-dessus à droite). On pense aussi à la formidable scène où Hart retrouve sa femme chez le psychanalyste qui a en fait été remplacé par Bob Stone, qui se transforme en échange de baffes. Attention, si elles renouent avec le slapstick, les scènes d’action ne sont pas excellemment réalisées, au contraire, elles tendent à être brouillonnes et illisibles. On notera aussi les trucages de Johnson en surpoids monstrueux (que ce soit techniquement et dans la construction corporelle) et alors assez honteux et immondes. Et si les autres buddy movies ancrent les héros dans notre réalité avec des passants, des seconds rôles, des figurants, de l’activité hors intrigue, Agents très spéciaux suit nos héros et les bad guys étape par étape, comme s’ils étaient hors du monde malgré la présence de seconds rôles et de figurants lors de scènes au lycée et à l’agence comptable. Ainsi les enjeux ne semblent compter que pour eux, et ne semblent avoir aucun poids sur le monde malgré les nombreuses répétitions de Bob Stone au personnage de Hart qui contribuerait « à sauver le monde libre ». Bref le sort du monde, quasiment inexistant à l’écran, est entre les mains de quelques personnes. On remarquera aussi la mise de la production sur la galerie de personnages, avec la présence à l’écran de Jason Bateman (toujours une valeur sûre de la comédie), et Mélissa McCarthy (qui n’avait vraiment pas besoin de cette apparition). Enfin les autres acteurs interprètent leur rôle de telle manière que des clichés vivent à nouveau à l’écran dans une intrigue mâchée et surdigérée (pour ne pas redire « clichée », oups, c’est fait) : Amy Ryan est une froide et déterminée dirigeante (tout en beauté) ; Aaron Paul assure le minimum et se révélera être (ATTENTION SPOILERS) un méchant très méchant (FIN DU SPOILER) ; Danielle Nicolet est la femme parfaite et brillante écartée d’un danger qu’elle ne perçoit pas, notamment parce que trop préoccupée par ses problèmes de couple ; Ryan Hansen interprète le pervers hypocrite absolu.

Mais rassurez-vous ou crevez de peur, Agents presque secrets, qui aurait pu être plus qu’un autre divertissement de l’été oubliable (et possiblement à oublier), est pour l’instant un franc succès : 212 millions de dollars de recette pour 50 millions de budget. La suite ne devrait donc pas tarder à être lancée, ou alors, Universal réutilisera la formule pour relancer la machine probablement (et sobrement) nommée : We Want Money ! And we want it fast !

Agents presque secrets : Bande-annonce

Fiche Technique : Agents presque secrets

 

Titre original : Confidential Intelligence
Réalisation : Rawson Marshall Thurber
Scénario : Ike Barinholtz, David Stassen, Rawson Marshall Thurber, d’après une histoire d’Ike Barinholtz et David Stassen
Interprétation : Dwayne Johnson, Kevin Hart, Amy Ryan, Danielle Nicolet, Aaron Paul, Ryan Hansen, Jason Bateman, Melissa McCarthy
Directeur de la photographie : Barry Peterson
Musique : Theodore Shapiro
Montage : Mike L. Sale, Brian Scott Olds
Décors : Stephen J. Lineweaver, Leslie E. Rollins
Costumes : Carol Ramsey
Producteurs : Scott Stuber, Peter Principito, Paul Young, Ed Helms (co-producteur)…
Production : Universal Pictures, New Line Cinema, Bluegrass Films, Principito-Young Entertainment
Distribution : Universal Pictures International
Budget : 50 millions de dollars
Durée : 109m
Genre : Comédie, Action
Date de sortie française : 24 août 2016

Etats-Unis – 2016

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