Musique The Leftovers: une soundtrack de bulles électroniques

The Leftovers: Bande originale baignée de lumière pour une série d’une rare beauté

L’évidence saute aux yeux. C’est comme un phare au beau milieu de la pénombre. Avec The Leftovers, la douce musique de Max Richter trouve  son double parfait avec la série dramatique de David Lindelof. Musicien émérite, compositeur iconoclaste, Max Richter joue avec les altérités émotionnelles et dissimule une ribambelle de mélodies élégiaques qui s’accordent avec les thématiques de The Leftovers. Au départ, la besogne ne paraissait pas évidente : surtout pour faire cohabiter le fond et la forme d’une série à l’ambition imposante. La gravité de la vie, le destin, la reconstruction initiatique après le deuil et la perte d’un être proche sont des idées abstraites qui arpentent The Leftovers de tout son long. Et si la série ne tombe jamais dans le gouffre des larmes faciles et évite avec facilité cette manie américaine de surplomber les émotions par des artifices d’écriture disjointe, c’est aussi grâce à la magie ensorcelante des ritournelles nébuleuses de Max Richter qui a compris avec justesse l’introspection qui se meurt au cœur des épisodes.

La bande originale de Max Richter est comme un livre ouvert cathartique, une méditation sur les sentiments et devient par ses notes obscures de synthés une deuxième lecture de la série. Une parenthèse enchantée qui ne s’épuise jamais grâce à ses nombreuses rêveries. Alors qu’elle s’ajuste idéalement avec les mouvements et la captation portraitiste de la mise en scène de Peter Berg, ce polaroid symphonique crée une musique aussi clairvoyante qu’indépendante : une identité propre qui se sublime par ses qualités iconiques (« Afterimage ») à travers des accords dénudés ou des notes de piano d’une grande limpidité (« Tenebrae »). On pourra reprocher à la série d’amplifier un peu trop son thème musical mais la diversité des structures composites et l’architecture ambiante apprivoisent les querelles intestines qui gangrènent les émotions des personnages (« The Quality of Mercy »). Car même si, l’image de certaines séquences de The Leftovers, Max Richter s’échappe, dans des envolées lyriques qui explosent les barrières de toutes émotions, le minimalisme abrupt des compositions agrandit la richesse d’une œuvre qui disperse avec parcimonie le flou psychologique qui règne dans la série (« Dark Cloud for Nora »).

Max Richter – The Quality of Mercy (The Leftovers Season 2 Soundtrack)

L’adhésion musicale de Max Richter et The Leftovers

Passant de mélodies simples et chancelantes au piano, aux vrombissements incertains et mystérieux d’un ambient que ne renierait pas Brian Eno, Max Richter n’économise pas ses efforts pour matérialiser la portée sentimentale de la série. Tout comme le scénario avec qui elle corrobore, la musique de Max Richter joue sur les échelles de valeurs et distille une aura hors du temps confiné dans un lieu  cloisonné: allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, du refrain intime au couplet fédérateur fait de guitares, du sursaut frénétique à la réflexion paisible au violon, de la colère sourde à la tristesse aveuglante, le compositeur superpose la densité de ses réverbérations pour repeindre à sa guise un univers fragile où il est difficile de ne pas succomber à l’atmosphère crépusculaire de certaines notes (« Dona Nobis Pacem 3 »). L’écriture musicale de Max Richter est cinématographique comme en témoigne son travail fourni pour le film Le Congrès ou Valse avec Bachir pour ne citer que des exemples récents : son sens de la mélodie ne s’avère jamais inopportun et tente à chaque fois de jouer les entremetteurs entre une musique classique épurée (proche d’un Alexandre Desplat) et une orientation plus urbaine et électronique (proche d’un Cliff Martinez ou d’un Trent Reznor.).

Max Richter est un caméléon hors pair, faisant alors toute la beauté de son art qui papillonne autour de différentes émotions dont la rythmique peut paraître aussi lymphatique que chevaleresque (« A Bird in a Box »). Ponctuées de deux saisons pour le moment, et même si les textures sonores se confondent, les compositions musicales ont pris la température du changement de tonalité d’une saison à l’autre. Alors que la première saison présentait ses personnages et leurs troubles passés, les mélodies de piano se sont faites plus amples, moins arides, caressant avec délicatesse le thème du deuil et sa dure réalité.

La deuxième saison, quant à elle, s’appesantissait sur un nouveau départ et une quête initiatique de reconstruction et dévoilait alors un autre visage de Max Richter : avec des bruits sonores monochromatiques, un « ambient » atmosphérique comme symbole de la confusion de sentiments et du mystère du précipice dans lequel ses personnages s’agrippaient (« Entropy for Meg »). De cette opacité dans les écueils, de ce frémissement de l’extraction, de cette échographie d’une communauté, The Leftovers trouve sa parfaite complémentarité, sa respiration cotonneuse, son lien invisible qui amène une série vers d’autres cieux, qui tapisse les murs d’une création sombre sans jamais la détourner de son propre but (« The Departure »).

Max Richter nous immerge alors dans un recueil de chansons à l’inventivité foisonnante, entremêlé de songes qui se domptent dans la bulle des notes électroniques brumeuses dans laquelle il s’évapore (« Tom’s Lullaby ») ou la volupté de ses mélopées orchestrales (« Erika and John »). Suite à cette genèse, Max Richter construit un miroir aux multiples fissures agrémentant la dualité parfois schizophrénique de la série et accouche d’un point d’ancrage essentiel aux consonances sensorielles de toute une œuvre. Cette bande originale magistrale s’écoute comme elle se regarde, elle se lit comme elle se ressent.

The Leftovers Tracklist

Distribution: WaterTower Music

Saison 1:

01 The Leftovers (Main Title Theme)
02 The Departure
03 Afterimage 1
04 De Profundis
05 Only Questions
06 Dona Nobis Pacem 1
07 Afterimage 2 Max Richter
08 Departure (Reflection)
09 Dona Nobis Pacem 2
10 Family Circles
11 A Blessing
12 She Remembers
13 Departure (Lullaby)
14 Illuminations/Clouds
15 Afterimage 3
16 Departure (Home)

Saison 2:

1. Entropy for Meg
2. The Departure (Diary)
3. Crossings
4. Storybook
5. A Bird in a Box
6. Tenebrae
7. Dark Cloud for Nora
8. The Departure (Phone Call)
9. A Crowd of People Turned Away
10. Bright Cloud for Jill
11. Tom’s Lullaby
12. That Solitary Moment Together
13. Dona Nobis Pacem 3 (Evie)
14. The Departure (Persistence of Vision)
15. Dark Cloud for Kevin
16. Erika and John
17. The Quality of Mercy
18. The Leftovers Main Titles Season 1 (Small Ensemble Version) (Bonus Track)

The Leftovers reviendra pour une troisième et dernière saison

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

En confiant les deux volets de La Bataille de Gaulle à Volker Bertelmann puis à Théo Cascio, Antonin Baudry fait de son diptyque un objet musical rare, dont la rupture sonore éclaire aussi la réception critique.

La Baleine et le musicien, L’Illusion de Yakushima, Backrooms : trois compositeurs face à un destinataire qu’on n’attendait pas

Rone seul sur un catamaran au large de La Réunion, à attendre plusieurs jours avant de jouer ses premières notes pour une baleine à bosse. Koki Nakano qui compose ses 27 minutes de musique pour les deux heures de film de Naomi Kawase sur le don d'organe pédiatrique au Japon. Kane Parsons, vingt ans, qui co-compose la bande originale du plus gros succès de l'histoire d'A24, pour des espaces 3D vides hérités d'un mythe internet. Trois films sortis cette semaine, trois compositeurs face à un même geste : continuer à composer quand la garantie du destinataire est partie.

John Williams, David Holmes, Dupieux : trois musiques de films qui brouillent les pistes

Avec Disclosure Day, The Christophers et Le Vertige, John Williams, David Holmes et Franck Lascombes signent trois partitions où la musique ne dit plus seulement le film : elle déplace la question de l’auteur, de la signature et de l’identité sonore.