© Copyright Sarah Anthony

Les galeries et salons d’art payants : qui paie la facture de l’art ?

Depuis une quinzaine d’années est apparu en France un phénomène de galeries et salons d’art payants. Pour l’artiste souhaitant exposer, pas pour le client ou visiteur de la galerie, s’entend. Au départ réservé à de petites galeries et manifestations pas forcément tenues par des gens du métier, force est de constater que le phénomène a pris de l’ampleur au point de s’être démocratisé et d’être devenu la norme. L’art est-il en passe de devenir un commerce comme un autre et l’artiste est-il alors vendeur ou client ? Décryptage d’une évolution pas si positive.

Avant : la relation entre un artiste et son galeriste, un contrat de confiance…

Ce fonctionnement actuel qui consiste à faire payer à un artiste des frais d’exposition pour montrer ses œuvres dans une galerie ou participer à un salon d’art n’est pas la norme, quoi que puissent en croire les novices. Exposer n’est pas un droit acquis dès la création d’une pièce, c’est un privilège réservé à ceux dont l’œuvre rencontre l’intérêt d’un marchand d’art.
Le galeriste expose les travaux dont ils pensent qu’ils se vendront, réalisant ainsi une sélection parmi la masse des réalisations. En faisant ce pari, il prend un risque, ce qui le pousse à sélectionner le contenu de ses expositions avec soin. Pour se rémunérer, il prélèvera alors un pourcentage de la vente. Pas de vente, pas de rémunération pour le galeriste, de quoi le motiver à bien choisir les artistes avec lesquels il travaillera.
Nous tenions alors là un marché honnête : l’artiste ne perdant, en cas de non-vente que le potentiel droit à réexposer dans la galerie, sanction compréhensible pour le galeriste ayant investi en vain, mais ayant aussi mal évalué l’intérêt des œuvres exposées. En cas de vente, l’accord étant gagnant-gagnant : l’artiste récupérait une partie de l’argent gagné, tandis que le galeriste se rémunérait pour avoir organisé l’exposition et servi d’intermédiaire et de mise en relation entre l’artiste et l’acheteur.

Les frais d’exposition, un moyen pour le galeriste de se protéger… ou de ne plus faire son travail ? 

Apparait progressivement la pratique de demander des frais d’exposition, soit une participation financière antérieure à l’exposition et donc une rémunération pour le galeriste qu’il y ait vente ou non, et de la même manière, une perte pour l’artiste, que son œuvre se vende ou non…
Les frais d’exposition, en plus d’être un non-sens commercial constituent également un non-sens juridique : en effet, au regard des dispositions du Code de la propriété intellectuelle, le Ministère de la Culture recommande la rémunération des artistes en contrepartie du prêt de leurs œuvres pour exposition. L’artiste devrait donc être rémunéré pour exposer et non l’inverse. Dès lors qu’un galeriste ou qu’un commissaire d’exposition juge le travail d’un artiste intéressant, il devrait le rémunérer en contrepartie de la plus-value que son œuvre fait rejaillir sur l’espace d’exposition. La pratique est malheureusement très rare et en général le seul fait des musées.
Les galeristes, pour leur défense, arguent que c’est pour se protéger qu’ils demandent ces frais d’exposition, pour éviter d’investir dans une exposition qui peut ne pas leur rapporter d’argent en cas de non-vente. Il relève pourtant de leur expertise de déterminer ce qui se vendra ou non, mais aussi de créer la rencontre entre leur clientèle et l’artiste choisi. En demandant des frais d’exposition, ils s’affranchissent de l’obligation de faire leur travail, à savoir faire le tri entre les œuvres qui sauront trouver leur public et celles qui ne le sauront pas, fidéliser une clientèle d’amateurs d’art prêts à acheter et la mettre au service d’un artiste. Dès lors que le galeriste se rémunère sur l’artiste, celui-ci devient son client, au lieu des amateurs d’art qui deviennent dispensables. La relation de confiance n’existe alors plus, puisque l’artiste est passé de collaborateur à client du galeriste.
Et qu’en est-il de la protection de l’artiste ? Pourquoi celui-ci, après avoir payé ses matériaux et utilisé de son temps et ses compétences pour créer une oeuvre devrait-il encore investir dans une exposition, qui, comme pour le galeriste, peut ne pas lui rapporter d’argent en cas de non-vente ? Que les galeristes se protègent sur les artistes est une aberration : que chacun fasse son travail. L’artiste, qui ne gère ni la clientèle, ni la vente d’oeuvres d’art, n’a pas à servir de garant pour le galeriste et à payer pour des expositions qui ne lui rapporteront aucune vente ; c’est au galeriste de refuser ou d’accepter son travail en estimant son côté commercial. Imaginons une seconde l’inverse : un artiste qui demanderait à un galeriste de lui régler ses matériaux en avance, au cas où l’exposition ne mène à aucune vente, pour éviter d’avoir investi en vain dans une oeuvre ! La manière de penser actuelle est symptomatique du regard porté sur l’artiste : quand la galerie est une entreprise qui doit être fructueuse sous peine de mettre la clé sous la porte, l’artiste peut se contenter de dépenser temps et argent pour le plaisir de créer sans la moindre contrepartie et sans jamais espérer tirer le moindre revenu de son art.

L’artiste comme client : qui paie la facture de l’art ?

On peut alors légitimement se demander qui paie la facture de l’art ? Le monde de l’art est un vaste marché, autrefois alimenté financièrement par les passionnés et les collectionneurs. A l’heure des frais d’exposition, n’est-il pas plutôt alimenté par les artistes eux-mêmes, inconscients de payer la facture ? La norme dans la plupart des galeries et des salons est actuellement de demander des frais d’exposition et d’accepter n’importe quel artiste, pourvu qu’il soit prêt à payer, avec des conséquences sur le niveau des œuvres sur lesquelles nous reviendrons. Notons tout de même que de prétendues sélections sont annoncées ; pourtant, lorsqu’on déambule dans ces salons, on est en mesure de se demander en quoi a consisté ladite sélection…
C’est ainsi que fleurissent les salons, foires d’art, expositions d’été, d’automne et de tout ce qu’on veut, accessibles à n’importe qui pourvu que les frais d’exposition soient réglés. Bien peu d’artistes songent, en réglant les frais parfois exorbitants – plusieurs centaines voire milliers d’euros pour trois à cinq jours – à demander le pourcentage de vente des éditions précédentes. Et s’ils y pensaient, la réponse les ferait tomber des nues, bien que réponse il n’y ait pas toujours : les organisateurs des salons, peu scrupuleux, ne s’embarrassent pas de réaliser des statistiques dont ils n’ont que faire et qui desserviraient leur cause. La facture de leur salon et leur bénéfice sont déjà réglés par les artistes participants, parfois également par les clients car il y aussi des galeries et des salons qui en plus des frais d’exposition, réclament tout de même des commissions sur vente ! Dans le cas des salons d’art, on fait également payer les visiteurs des salons… Vaste business, vous a-t-on dit.

Quelle conséquence sur le niveau des œuvres d’art ? 

Lorsque n’importe quelle œuvre est acceptée, pourvu que l’artiste ait payé les frais d’expositions, on comprend aisément qu’il n’y a plus la moindre sélection. N’importe qui peut exposer, il n’y a plus besoin d’atteindre un certain niveau de recherche ou de technicité ou d’intéresser une clientèle de collectionneurs. De la même manière, n’importe qui peut être galeriste, puisque le client, l’artiste, est prêt à payer pour le bonheur d’exposer et l’espoir de vendre. Il n’y a plus alors besoin d’être expert en vente d’œuvres d’art pour ouvrir ou diriger une galerie. Avec pour conséquence des visites dans des galeries ou des salons où un coup d’œil annonce la couleur d’une œuvre médiocre : l’emplacement a été acheté. Ainsi, à force de ne plus faire son métier, le galeriste risque de voir l’amateur d’art fuir sa galerie où croûtes et chefs d’œuvre cohabitent. Avoir exposé ses œuvres à plusieurs reprises n’a donc plus toujours de valeur en France, de nos jours. Certes, tous les goûts sont dans la nature, mais on ne saurait nier la notion de talent. Sur une note positive, on pourrait parler de démocratisation du droit à exposer son art, mais toutes les créations sont-elles des œuvres d’art et sont-elles dignes d’être exposées ? Le prix de cette démocratisation ne serait-il pas une baisse du niveau des œuvres d’art ? Pour faire un parallèle, c’est comme si n’importe quel apprenti comédien pouvait tourner dans un film pourvu qu’il paie des frais d’apparition et quelle que soit la qualité de son jeu. Comment alors faire la différence avec les vrais talents et pourrait-on vraiment blâmer les spectateurs de bouder le film ? En somme, ces galeries sont comme des maisons d’édition à compte d’auteur qui se feraient passer pour des maisons d’édition traditionnelles (à compte d’éditeur).
Notons bien qu’on ne parle pas ici des associations, des écoles d’art de quartier, des concours et expositions municipaux dont le but est différent et qui ne se présentent pas comme des galeries professionnelles ou des salons d’art florissants.

Finalement, une pratique qui permet de faire le tri entre vraies et fausses galeries d’art 

Ces galeries et salons dont la clientèle est l’artiste fonctionnent selon le système de la vente pyramidale : ils existent uniquement pour et par l’artiste. Ils ne prospèrent pas parce qu’ils vendent à une clientèle de collectionneurs mais parce qu’ils gagnent de l’argent sur des artistes exposés qui ne vendent rien. Ce système explique pourquoi il y a tant de galeries et salons d’art de nos jours, qui fonctionnent sans la moindre expertise artistique. Si le but d’une galerie est clairement de permettre à n’importe qui d’exposer ses œuvres sans garantir aucune vente, alors pourquoi pas, tant que c’est annoncé honnêtement ? Le problème concerne les galeries et salons qui jouent double-jeu et ne sont pas transparents avec l’artiste sur le fait qu’il n’y aura probablement aucune vente et qu’elles n’ont aucune expertise en vente d’œuvres d’art.
Il existe encore heureusement de nos jours des galeries et des salons, mais aussi des concours qui fonctionnent selon la manière traditionnelle et qui ne s’intéressent qu’à l’œuvre en elle-même pour accepter ou non un artiste, sans demander de frais pré-exposition. Ces lieux d’art demeurent fermés aux profanes et n’ouvrent leurs portes qu’à celui qui questionne les mêmes idées que la ligne conceptuelle du galeriste. Celui qui crée ce qui correspond aux goûts de la clientèle de la galerie ou du salon. En général tenus par des gens du métier, ces centres d’art se distinguent nettement par leurs pratiques, des galeries d’art qu’on devrait dire marchandes pour qui l’artiste est la clientèle et qui ont ouvert un peu partout, poussant comme des champignons sans avoir besoin de faire leurs preuves auprès d’une clientèle de collectionneurs, et bien souvent tenues par des artistes reconvertis en fins businessmen…

Plus d'articles
Los-Angeles-2013-Carpenter-Retrospective-Critique-cinema
Los Angeles 2013 de John Carpenter : entre colère & subversion