« The Goon : Retour à Lonely Street » : le patron est de retour

Après quelques détours par des territoires plus réalistes, Eric Powell revient là où il règne en maître : dans les ruelles crasseuses de Lonely Street. Avec ce nouvel opus de The Goon, la maison Delcourt remet en lumière la série qui a fait connaître l’auteur américain : un cocktail savoureux de polar pulp, d’horreur grotesque et d’humour ravageur.

Il fallait bien que cela arrive. Après avoir arpenté d’étranges contrées et survécu à quelques cauchemars surnaturels, The Goon et son fidèle Franky rentrent enfin à la maison. Enfin… façon de parler. Car Lonely Street n’est plus tout à fait la même. Lorsqu’ils passent la porte du bar de Norton, les deux compères ne sont pas accueillis en héros. Les regards sont froids, les commentaires acerbes. Leur absence a laissé un vide – et dans ce genre de quartier, le vide attire les pires créatures. Désormais, une galerie de monstres improbables tient la rue d’une main ferme : Baby Galahad la goule, Vinnie Nosferatu le mafieux devenu vampire, Seti la momie, et d’autres spécimens qui semblent tout droit sortis d’un carnaval macabre. Autant dire que la reprise en main ne va pas se faire en douceur. Et pendant que Goon distribue les mandales et remet les pendules à l’heure, quelqu’un, quelque part, observe la scène avec un projet bien précis : en finir une bonne fois pour toutes avec lui.

Après des expérimentations graphiques plus réalistes (mais non moins passionnantes) tels que Dr. Wertham, Eric Powell revient à ce style caricatural et expressif qui a fait sa réputation. Sur le plan narratif, il ne cherche pas à raconter une intrigue à tiroirs, obscure ou labyrinthique. Le scénario ressemble davantage à une déambulation mi-amusée mi-pathétique dans un monde familier. On retrouve le polar à l’ancienne : quais poisseux, bars miteux, galerie de losers magnifiques et, au milieu de tout cela, notre gueule cassée… prompte à casser des gueules. Le tout est saupoudré d’un humour souvent absurde qui fait mouche depuis les débuts de la série. Les tirades fusantes le disputent alors au spectacle, et l’ensemble est extrêmement jouissif.

Les auteurs enchaînent les affrontements avec une série d’antagonistes aussi grotesques que savoureux. Goules, vampires et momies se succèdent dans une montée en puissance progressive. Ce n’est que dans les derniers chapitres que l’on comprend qu’une main invisible tire les ficelles. Il faut ajouter à ce système rondement mené la relation entre Goon et Franky, ce dernier étant régulièrement tourné en dérision. Une sorte de bromance qui ne dit pas son nom, auquel on va opposer non seulement des monstres transformés en chair à canon mais aussi un agent immobilier complètement WTF.

Powell mélange le polar, l’horreur et le cartoon noir avec une aisance presque insolente. Les combats répondent à des logiques burlesques, et l’humour pince-sans-rire vient régulièrement désamorcer la dimension sombre du récit. On peut penser parfois à l’ambiance de Hellboy ou à un vieux film noir plongé dans un bain d’acide fantastique. 

The Goon : Retour à Lonely Street se consomme comme un bonbon acidulé. Eric Powell n’a rien perdu de sa verve ni de son sens du spectacle. Il livre un album généreux, drôle et parfaitement maîtrisé. Le patron, c’est toujours le Goon, et ses histoires sont hautement recommandables.

The Goon : Retour à Lonely Street, Éric Powell, Tom Sniegoski et Brett Parson 
Delcourt, 12 mars 2026, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Garde » : ce que soigner veut dire

À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, "La Garde" racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, "Jusqu’à la nuit tombée" explore les états d'âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

Dans "Les Voyageurs de la Porte Dorée", paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.