« Taxi Ghost » : fantômes et mutations

Avec Taxi Ghost (Bayard), Sophie Escabasse signe une bande dessinée douce-amère, où la métamorphose adolescente et le dialogue avec les esprits avancent de pair. 

Adèle habite au-dessus d’une épicerie avec sa grand-mère. Elle mène une existence tranquille de collégienne espiègle, fan de manga, jusqu’au jour où son corps décide de lui offrir un supplément inattendu : les premières règles et, avec elles, la faculté de voir les fantômes. Et pas seulement les voir d’ailleurs, puisqu’elle peut également leur parler.

Ce don, transmis de génération en génération, vient tout droit de son arrière-grand-mère. Un héritage familial que sa propre grand-mère a toujours refusé, le considérant comme un fardeau : devoir se plier en quatre pour les vivants et pour les morts, s’oublier soi-même au passage. Autant dire qu’Adèle n’accueille pas cette révélation avec un grand enthousiasme. Sa grande sœur, elle, est presque fière, un peu jalouse même : elle aurait rêvé d’avoir ce pouvoir.

La vie d’Adèle bascule alors du jour au lendemain. Elle file à la bibliothèque pour comprendre ce qui lui arrive. C’est là qu’elle rencontre Ambroise, jeune fantôme à l’ironie tranquille, qui ne manque pas de souligner l’absurdité de chercher des informations sur son  nouvel état dans le rayon spiritualité d’une médiathèque municipale. Leur duo fonctionne plutôt bien.

Puis surgit Jules, un vieux fantôme qui lui apprend l’existence d’une association spectrale collectant des informations sur les projets d’urbanisme de la ville. Oui : même dans l’au-delà, on fait de la veille citoyenne. Jules ira jusqu’au chantage émotionnel pour pousser Adèle à intervenir auprès de son petit-fils, héritier de sa maison, afin qu’il ne la vende pas à un promoteur véreux. L’enquête prend alors une tournure très concrète : comptes à éplucher, lobbying en ligne, stratégies d’influence… Ambroise se révèle étonnamment efficace dans ce rôle de hacker fantôme.

Ce qui charme, au fil des pages, ce sont ces petites singularités presque burlesques : les fantômes ont peur du bleu électrique, craignent la neige, et empruntent les voitures aux trajets réguliers comme s’il s’agissait de bus. À côté de cette association raisonnable existe d’ailleurs un autre collectif de spectres, beaucoup plus radical, prêt à employer des méthodes nettement moins diplomates pour empêcher la mutation de leur ville. Même chez les morts, les désaccords idéologiques persistent.

Mais Taxi Ghost s’apparente surtout à un récit d’apprentissage. Adèle doit composer avec un corps qui change, un pouvoir qu’elle n’a pas choisi et une responsabilité trop grande pour ses épaules encore étroites. Sa grand-mère, malgré ses réticences, finira par lui tendre la main. Aussi, sous ses dehors de chronique surnaturelle, l’album parle d’écoute, de transmission, de pression familiale. Il évoque aussi, en filigrane, la violence feutrée des projets immobiliers qui effacent les mémoires, thème étonnamment mature pour une bande dessinée jeunesse.

Graphiquement, Sophie Escabasse déploie un trait chaleureux, expressif, aux couleurs enveloppantes, qui rend les fantômes presque familiers et la ville profondément vivante. L’ambiance de Montréal imprègne chaque page : trottoirs enneigés, façades modestes, lumière hivernale…

Une chronique d’adolescence, un polar spectral miniature et surtout une belle surprise qui se laisse lire d’une traite.

Taxi Ghost, Sophie Escabasse
Bayard, janvier 2026, 224 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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