« Staline » : le Petit Père dépeuple

Chez Dupuis, dans la collection « Les Méchants de l’Histoire », Bernard Swysen et PtiLuc reviennent sur le parcours sanguinaire et la personnalité complexe de Joseph Staline, « Petit Père des peuples » connu pour ses déportations massives, la famine ukrainienne, le pacte germano-soviétique ou son rôle durant la Seconde guerre mondiale et lors de la partition de l’Europe en deux blocs idéologiques distincts.

« Journalisme, propagande, chantage, fausse monnaie, braquages, piraterie, meurtres, enlèvements, extorsion… J’avais de quoi me changer les idées. » Après la mort de Kato, sa première épouse, Joseph Staline perdit le peu qu’il lui restait d’humanité et redoubla d’efforts dans l’infamie. Celui qui est alors élu au comité central du parti bolchévique vit une jeunesse tout sauf rangée. Le scénariste Bernard Swysen en restitue les principaux éléments : un père alcoolique qui lui refuse le droit d’étudier, une mère qui l’idéalise, un éveil progressif aux théories de Darwin et aux mouvements sociaux, un passage du séminaire au POSDR, une passion pour Hugo, Shakespeare ou Dostoïevski, puis une criminalité sans scrupules telle que décrite par Simon Sebag Montefiore dans Le Jeune Staline.

Résumer la vie du Petit Père des peuples en une centaine de planches dessinées tient de la gageure. Il faut un sens aigu de la synthèse pour parvenir à rendre intelligible une trajectoire complexe trouée de paradoxes et parsemée de liens passés à la postérité – avec Lénine, Trotski, Brejnev, Khrouchtchev, Molotov, Joukov, Churchill, Roosevelt, Mao, mais aussi ses épouses et enfants, avec lesquels les rapports demeurent souvent orageux. En usant habilement de l’ellipse, en passant parfois un peu vite sur certains événements historiques – le massacre de 20 000 officiers polonais à Katyn, le culte de la personnalité, les viols perpétrés par l’Armée rouge en Allemagne, etc. –, Bernard Swysen nous conte le stalinisme dans ses phases emblématiques, de la genèse à la déchéance. Inévitablement, l’énonciation apparaît parfois trop fléchée, mais elle permet à l’auteur de faire l’économie de cases d’autant plus précieuses que les événements se succèdent à un rythme échevelé. Ainsi, Staline pourra s’exclamer presque sans prévenir : « J’adore semer le trouble un peu partout par la calomnie et le mensonge ! Diviser pour régner… c’est tellement drôle… et trop facile ! » Et le lecteur sera gratifié à d’autres moments de davantage de démonstration : la chute du Tsar Nicolas II, la révolution de 1917 sur fond de revendications de cession de terre et de meilleures conditions de travail, l’opposition Staline-Trotski ou le suicide de Nadejda après avoir asséné à son dictateur d’époux un édifiant : « Espèce de bourreau ! Tu tortures ta femme, ton fils et ton peuple tout entier ! »

Humour et pédagogie

L’adage dit que l’humour adoucit les mœurs. C’est peut-être la raison pour laquelle les running gags s’invitent dans l’album (les évasions répétées ou l’admiration envers Hitler par exemple), que Staline est fréquemment réduit à une fureur irrépressible, que Mao l’écoute religieusement en prenant des notes et que PtiLuc, dont les dessins sont au demeurant des plus réussis, animalise ironiquement ses personnages. Le Petit Père des peuples se voit ainsi confondu avec un ours à la moustache broussailleuse, tandis qu’Hitler prend la forme d’un rat repoussant.

On le sait, l’effort de pédagogie caractérise la collection « Les Méchants de l’Histoire ». Cet album ne déroge évidemment pas à la règle. La personnalité de Joseph Staline, son incapacité à faire preuve d’empathie (un comble pour un socialiste !), ses rapports erratiques avec sa famille (et spécifiquement avec sa fille Svetlana), son antisémitisme, sa volonté de réduire à néant la volonté individuelle, sa soif de propagande (le journal La Pravda en atteste à lui seul), son réflexe pavlovien consistant à tout régler grâce aux liquidations (purges ciblées ou convois entiers de cadavres) : tout est ingénieusement condensé en une centaine de pages. Cette caractérisation généreuse voisine avec « le hold-up du siècle » (1907, à Tiflis), le testament politique de Lénine, la collectivisation, les camps de travail, l’Holodomor aux millions de victimes, le mur de Berlin, le Rideau de fer, le Plan Marshall, le Kominform, les photographies soviétiques truquées, le prétendu « complot des blouses blanches » ou la relative complaisance de la presse française. Un didactisme appréciable, prolongé en appendice de cette bande dessinée avec quelques pages explicatives sur le stalinisme et le communisme.

Staline, Bernard Swysen et PtiLuc
Dupuis, février 2020, 120 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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