Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Auréolé de la Queer Palm 2026 à Cannes, Teenage Sex and Death at Camp Miasma marque le retour flamboyant de Jane Schoenbrun, entre slasher méta et déclaration d’amour au cinéma de genre. Hannah Einbinder et Gillian Anderson y incarnent deux femmes qu’une franchise fictive a longtemps réduites à des objets, et qui choisissent ensemble de la reprendre en main. Avant même sa halte en avant-première à Deauville, ce film aussi drôle que bouleversant s’impose déjà comme l’un des ovnis cinématographiques de l’année.

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l’actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, où le genre devient un territoire de délivrance. Le tueur de la franchise fictive « Camp Miasma » s’appelle Little Death. Petite mort. Le nom n’est pas une pirouette, car c’est aussi tout son programme. L’antagoniste a une tête casquée en forme de bouche d’aération qui cadre le monde comme un objectif, confond le regard du meurtrier et celui du cinéaste, et fait de l’orgasme et du trépas une seule et même dissolution. Schoenbrun ne suggère rien et s’amuse plutôt à costumer sa thèse et la fait courir dans la neige avec un couteau. C’est brutal, c’est too much, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne.

Le plus beau geste du film tient dans un aparté presque timide où Kris (Hannah Einbinder, parfaite en groupie devenue metteuse en scène) chuchote « split diopter » en reconnaissant la technique chère à De Palma dans le found-footage originel, avec la fierté idiote de qui repère un ami dans la foule. Schoenbrun cite également John Carpenter et toute une lignée de voyeurs masculins, mais au lieu de les singer, elle en fait un vocabulaire d’amour partagé entre ses personnages et nous. L’artisanat est comme une déclaration d’amour et les références sont comme des caresses affectueuses. On ressent tout le plaisir de fabrication à chaque plan peint à la main, chaque texture VHS et chaque flocon de neige trop merveilleux pour être réel.

Deux final girls, un seul miroir

Face à Kris, Gillian Anderson compose une Billy Presley, reine déchue et magnifiquement excentrique, et ancienne survivante devenue légende recluse. Leur histoire fonctionne comme un miroir tendu entre deux femmes que le slasher a objectivées différemment, et qui choisissent, ensemble, de le retourner contre lui-même, jusqu’à ce que la caméra leur appartienne enfin. Schoenbrun n’oublie pas non plus de rire du système qui l’a engagée pour « nettoyer » une franchise transphobe, en toute connaissance de cause. La meilleure théoricienne de la récupération culturelle, dans ce cas-ci, c’est le film lui-même.

Il reste tout de même cette générosité stylistique parfois écrasante et un symbolisme un peu trop prononcé. C’est à la fois la prouesse et la limite d’une deuxième partie qui préfère l’excès à l’économie. Mais à revisionner l’objet, les aspérités s’arrondissent. Ce qu’on prenait pour du désordre est une architecture à tiroirs, faite pour se savourer plusieurs fois plutôt que de se contenter d’une première bouchée.

On entre au Camp Miasma en touriste sceptique et on en ressort abonné à vie, la conscience tranquille et le sourire un peu bête, convaincu qu’il n’existe nulle part de meilleure petite mort qu’une salle obscure qui hurle de rire au lieu d’hurler de peur.

Ce film est présenté en avant-première au Festival de Deauville 2026.

Teenage Sex and Death at Camp Miasma – bande-annonce

Teenage Sex and Death at Camp Miasma – fiche technique

Réalisation : Jane Schoenbrun
Scénario : Jane Schoenbrun
Interprètes : Hannah Einbinder, Gillian Anderson, Amanda Fix, Arthur Conti, Eva Victor, Zach Cherry, Sarah Sherman, Patrick Fischler, Dylan Baker
Photographie : Eric Yue
Montage : Graham Mason
Musique : Alex G
Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Brad Pitt
Sociétés de production : Mubi, Plan B, Entertainment Scythia Films
Pays de production : États-Unis
Durée : 1h52
Genre : Comédie, Epouvante-horreur

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.