« Graine de vaurien » : un jeu dangereux

Une tragédie d’enfance transformée en un western choral : Kid Toussaint et Miss Prickly signent aux éditions Bamboo un album sombre et efficace, même si son goût pour l’ellipse empêche probablement l’émotion de s’exprimer dans toute sa plénitude.

Graine de vaurien repose sur une idée claire : faire d’un jeu d’enfants qui tourne au drame le point de départ d’une longue chaîne de fautes, de mensonges et de violences. Il est beaucoup question de causalité dans ce roman graphique empreint de drame. En plaçant un accident atroce au cœur de son récit, Kid Toussaint donne d’emblée à son western une tonalité dure qui ne quittera plus l’album. Ce qui intéresse ici le scénariste, plus encore que l’Ouest mythique, c’est la manière dont une faute de jeunesse peut reconfigurer toute une vie – et ici, en l’espèce, plusieurs vies.

Découpé en plusieurs temps, Graine de vaurien suit les trajectoires brisées d’enfants devenus adultes, tous marqués, de près ou de loin, par ce drame fondateur. Un enfant attaché aux rails, ses camarades distraits par une exécution publique, un train qui passe, l’attention qui migre d’un criminel vers une victime ingénue… « Ils étaient venus se repaître d’un sacrifice, mais attirés par l’odeur du sang, ils ont rejoint un autre festin. »

L’idée au centre de cet album consiste à voir leurs chemins se croiser à nouveau, mais cette fois dans la haine, le remords ou l’intérêt. Ainsi, les enfants liés de près ou de loin par la mort accidentelle de leur ami vont former le cœur battant du récit et lui conférer une vraie tension. Il y a là une matière solide : la culpabilité, la vengeance, la lâcheté, mais aussi ce qu’il reste de fraternité quand tout a été prématurément et irrémédiablement sali.

L’album fonctionne d’autant mieux qu’il refuse d’adoucir ses enjeux. La violence est frontale, le monde décrit n’a rien de romantique. Cette noirceur assumée donne à la BD une vraie personnalité, et plusieurs séquences frappent juste par leur brutalité ou leur ironie tragique. Mais cette construction ambitieuse a aussi ses limites. Les nombreuses ellipses affaiblissent parfois la progression des personnages. On comprend évidemment l’intention – montrer des destins ravagés par un traumatisme initial – mais la démarche rend parfois lacunaire la caractérisation et l’attachement aux personnages.

La relation entre Nine et Fifty est cependant à souligner. Des liens forts les unissent mais les épreuves et les choix de vie les ont éloignés l’un de l’autre. Plusieurs dialogues permettent de prendre le pouls de leurs sentiments. Parmi eux, celui-ci est particulièrement éloquent : « À cause de Warlock, à cause de Ryan, à cause de Hank, à cause d’Ugly. Si je comprends bien, ce n’est jamais ta faute. Ouais, Nine, t’es responsable de tes choix ! » Ce à quoi la jeune femme répond : « D’après ce que j’entends dire, les femmes n’ont aucun choix. Et il n’y a en fait qu’une seule personne responsable de ce que je suis devenue… C’est toi, Fifty. »

Au dessin, Miss Prickly prend un chemin réaliste, et le résultat est globalement convaincant. Les personnages sont bien caractérisés, les scènes de tension ont l’impact nécessaire. Le Far West posé par l’album existe, même s’il n’impose pas toujours une véritable présence visuelle. 

Au final, Graine de vaurien est un one-shot sérieux, noir et ambitieux, porté par un excellent point de départ et une vraie volonté de raconter le poids du passé. Tout n’y est pas parfaitement maîtrisé, notamment dans l’évolution des personnages, mais l’ensemble reste suffisamment solide et singulier pour retenir l’attention. 

Graine de vaurien, Kid Toussaint et Miss Prickly
Bamboo, 1er avril 2026, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.