Avec Dans la forêt de Wickerson, Derek Laufman compose une bande dessinée d’aventure malicieuse et accessible, portée par un dessin généreux et un sens très sûr du rythme. À travers trois histoires reliées par un même univers, l’auteur canadien fait cohabiter humour, cruauté feutrée, péripéties en cascade et héroïsme miniature, jusqu’à donner à cette forêt un charme aussi accueillant qu’inquiétant.
Dans la forêt de Wickerson, c’est de la fable ancienne remise à hauteur d’enfant. Derek Laufman installe un monde où les petites créatures affrontent des dangers immenses, où la malice n’est jamais très loin de la brutalité et où le courage se mesure moins à la force qu’à la ténacité.
La première histoire, « Le Trésor de la grotte », donne immédiatement le ton. Deux cochons exploitent une grenouille en la poussant à creuser à leur place, sous le prétexte ou la promesse d’un trésor à découvrir. La crédulité, la ruse, le désir d’une récompense qui finit par se dérober… Mais le récit gagne en épaisseur par l’enchaînement des péripéties. Ce qui aurait pu n’être qu’un petit conte de tromperie devient une mécanique nourrie par les détours, les obstacles et les échanges de bons procédés…
La deuxième histoire, « Le Convoi de la reine », déplace le centre de gravité de la BD. Le cadre reste celui d’un univers animalier et aventureux, mais la matière du récit touche plus nettement à la question du pouvoir et de l’injustice. Deux fermiers pauvres se voient spoliés par une autorité qui prélève une partie de leur production. Le rapport de domination est net et permet au jeune lectorat de saisir immédiatement l’enjeu moral du récit. Dans cette histoire, la forêt n’est plus seulement le décor d’une quête ou d’un danger ; elle devient l’arrière-plan d’un ordre social déséquilibré, où les plus modestes supportent malgré eux le poids d’un système injuste.
Mais c’est bien la troisième histoire, « Prisonnier de l’Ogresse », qui donne à l’ensemble sa pleine ampleur. Plus longue, plus tendue, elle fonctionne comme le grand morceau de bravoure du recueil. L’Ogresse y apparaît enfin, après avoir longtemps existé sous la forme d’une menace diffuse, une figure dont on parle beaucoup dans les deux premières histoires sans jamais vraiment la voir. Cette préparation en amont est habile : elle construit une attente, presque une légende intérieure au livre. Que le maire de Wickerson lui-même refuse d’y croire ajoute d’ailleurs une nuance intéressante : le danger existe, mais il est nié par ceux qui devraient le reconnaître.
Lorsque l’Ogresse capture Owen, le fils du héros Torben, le récit bascule dans une aventure plus dramatique. La créature, qui terrorise toute la forêt, prépare une tarte constituée des notables de la ville ; le souriceau n’est pour elle qu’un dessert. Torben doit alors affronter ce que tout le monde redoute…
Le parcours de Torben est évidemment jalonné d’embûches. Il y a notamment cette rencontre avec les deux cochons, qui le croient mort et l’enterrent vivant avant qu’il ne se réveille à temps. On retrouve là le goût de Laufman pour un burlesque nerveux, qui ne gomme jamais complètement le péril. Ces trois histoires complémentaires tiennent par un univers visuel séduisant. Le dessin de Derek Laufman a ce caractère bon enfant au meilleur sens du terme : il est chaleureux, mobile, expressif et toujours lisible.
Le courage, ici, consiste à continuer, à traverser la peur, à déjouer les pièges, à sauver les siens, à résister aux puissants ou aux monstres. En refermant l’album, on garde surtout l’impression d’avoir traversé un monde cohérent, plein de vie, de malice et de menaces. Les trois histoires fonctionnent ensemble comme les variations d’une même ballade forestière : la première plus malicieuse et grinçante, la deuxième plus sociale, la troisième plus ample et héroïque. Et toutes trois bénéficient d’un dessin généreux, d’un vrai sens du tempo et d’une capacité rare à séduire sans forcer. On recommande.
Dans la forêt de Wickerson, Derek Laufman
Aventuriers d’ailleurs, 1er avril 2026, 72 pages