Du côté des Indiens : Isabelle Carré publie son deuxième roman

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Isabelle Carré publie son deuxième roman, Du Côté des Indiens. Un roman aussi âpre que solaire, une plongée joliment contée au cœur d’un événement en apparence banal qui bouleverse quatre personnages. C’est un récit de sentiments jamais avoués, de regrets enfouis et de désir de fuite. Une merveilleuse ôde à ceux qui ne perdent jamais vraiment puisqu’ils sont tout simplement, même vulnérables.

Les émotifs anonymes

Du Côté des Indiens est avant tout un roman de l’absence de communication. C’est parce que Ziad ne dit rien lorsque l’ascenseur continue deux étages plus haut, parce que sa mère se tait quand elle sait ce que son mari y fait, parce que Muriel garde pour elle sa blessure secrète et que Bruno s’enferme dans sa peur de mourir que tout s’emballe. C’est d’abord un petit garçon plein d’imagination qui regrette d’avoir trop vite perdu le goût de l’enfance et sa supposée ignorance. Il sait désormais que dans le monde des adultes, on préfère parfois monter deux étages plus haut plutôt que rentrer serrer son enfant dans les bras. Quant à Muriel, elle sait combien la magie du cinéma, son apparente liberté n’est qu’un mythe bien loin de la réalité des plateaux de tournage. Ces deux personnages, Muriel et Ziad, vivent ces émotions intenses mais ne les partagent pas vraiment, même ensemble. Les seuls vrais moments que Ziad passent avec son père, c’est quand il lui lit les programmes de cinéma avec un enthousiasme certain. Mais de cela, il ne sera plus jamais question une fois son père sorti de l’hôpital. Les émotions des personnages sont donc anonymes, enfouies et quand elles ressortent, il est toujours trop tard, elles explosent et ne sont plus maîtrisées. Pourtant, si le vivier des sentiments est extrêment violent, le roman d’Isabelle Carré est d’une grande douceur. C’est qu’il est du côté de ces failles qui se dessinent chez les personnages.

« Les failles laissent entrer la lumière »

Mais au fait, que signifie être « du côté des Indiens » ? C’est être du côté des perdants, de leur force décuplée que chante Bashung. La littérature a cette force immense de pouvoir choisir son camp, ceux qu’elle décrit. Si, longtemps, seuls les héros ont peuplé les pages des livres, il est désormais possible avec des plumes sensibles d’être du côté des plus faibles. C’est moins le cas écrit Isabelle Carré (ou plutôt dit son personnage Muriel) avec le cinéma qui met le corps et l’esprit des acteurs à rude épreuve. Le cinéma n’est pas du côté des faibles mais de ce réel si puissant qu’il protège autant qu’il broie ceux qui le côtoient.

De cinéma, il est question dès le premier chapitre, ou devrait-on dire dès la première scène du roman. Ziad qui attend dans le noir et cet ascenseur qui monte et dont on peut presque entendre le bruit à la lecture. Surtout, ce cœur de petit garçon qui bat la chamade et qui s’emballe d’autant plus quand l’ascenseur ne s’arrête pas. Cette histoire d’ascenseur en apparence si banale est un centre névralgique. Elle entraîne avec elle une pléiade de micro-boulversements dans la vie de la famille de Ziad comme dans celle de Muriel. Muriel qui, d’ailleurs, se livre puis disparaît tout comme l’autre femme du roman, Anne, la mère, qui prend le large. Pour Ziad, on le comprend dès le prologue, cela est une immense déchirure, une sortie brutale de l’enfance qui le progète au-delà de ses connaissances déjà acquises de la vie. En plus, c’est un enfant rempli d’imagination et donc de désespoir en partie puisqu’il passe par exemple son temps à imaginer comment son père et Muriel se sont rencontrés, jusqu’à l’overdose.

Points de vue

La force du roman d’Isabelle carré est son recours aux points de vue. Il n’est jamais manichéen, car il est une plongée au cœur de chacun de ses personnages dont on découvre peu à peu les drames intérieurs. Beaucoup ont retenu de son roman l’expérience vécue par Muriel encore actrice. Une expérience qui fait écho au mouvement #metoo. Elle n’a pas pu dire non au metteur en scène qui un jour l’embrassa entraînant une relation dont elle ne voulait pas. Expérience qui mettra un terme définitif à sa carrière d’actrice. La manière dont le récit de ce moment est écrit est l’exemple parfait de ce qui fait la force de l’écriture d’Isabelle Carré : c’est un récit engagé, émouvant, un récit aussi qui dit comment se créent les blessures, comment l’esprit peut tout à coup nous faire défaut, refuser de dire ce que l’on ressent. Pour Muriel comme pour les trois autres personnages de ce roman, c’est l’absence de parole qui bien souvent les terrasse. Muriel fait un bouleversant écho à de nombreux récits et tout particulièrement à celui du téléfilm diffusé le 9 octobre sur Arte, Claire Andrieux (réalisé par Olivier Jahan). Un récit sur une femme meurtrie qui laisse indéfiniment la déchirure de l’agression l’habiter et décide un jour de se construire autour et non contre. Ni Muriel, ni Isabelle n’ont renoncé au cinéma ni à porter des récits sur ceux qui perdent, mais qui trouvent encore la force d’avancer malgré tout. La vulnérabilité n’est plus un échec mais un sujet de roman.

Du côté des Indiens, Isabelle Carré
Grasset, août 2020, 352 pages

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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