Cannes 2016 : Sieranevada de Cristi Puiu (Compétition Officielle)

La Review Pour/Contre de Cannes : Sieranevada de Cristi Puiu

Synopsis : Trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père. Lary – 40 ans, docteur en médecine – va passer son samedi au sein de la famille réunie à l’occasion de la commémoration du défunt. L’événement, pourtant, ne se déroule pas comme prévu. Forcé à affronter ses peurs et son passé et contraint de reconsidérer la place qu’il occupe à l’intérieur de la famille, Lary sera conduit à dire sa part de vérité.

L’avis sans doute surestimé de Kévin

            Première sélection dans la compétition cannoise pour Cristi Puiu qui, avec Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours) est l’un des fers de lance du cinéma roumain. Ce déjà-habitué de la Croisette (il a remporté le Prix Un Certain Regard en 2005 pour La Mort de Dante Lazarescu) dresse avec Sieranevada un portrait habile, cynique et oppressant de la société roumaine coincée entre ses traditions, ses tensions, ses peurs et ses doutes. Le film suit le repas d’une famille dont la tension et les rancœurs vont lui donner des allures de règlements de compte. Une exécution familiale en somme qui se déroule quasi-intégralement en huis-clos, soit dans un appartement fermé où les personnages passent de pièce en pièce, chacune comprenant un récit qui fait partie d’une intrigue générale où tout se mêle, se chevauche et s’envenime.

            Cristi Puiu aborde le point de vue de Larry, un personnage imposant et attachant -bien qu’un peu maladroit- qui agit comme observateur. Celui qui l’incarne n’est autre que Mimi Branescu, un acteur que les amateurs de Cristi Puiu reconnaîtront puisqu’il était déjà présent dans La Mort de Dante Lazarescu. Doté d’une profondeur qui lui permet de jouer une vague palette d’émotions, il apporte au récit une compassion, une autorité soudaine (il devient l’homme de la famille), une absurdité (par ses rires nerveux) et une mélancolie toutes bienvenues qui en font un personnage terriblement attachant. Tout le film n’est pour Lary qu’une succession de situations gênantes où il se retrouve coincé malgré lui dans les colères noires de sa femme, les mauvais stationnements, les disputes familiales, les discussions conspirationnistes, les révélations et ce repas gargantuesque qui n’arrive jamais. Jeune neurologue qui voyage en France et à Genève pour le travail, Lary n’est autre que cette représentation de la Roumanie qui tente de trouver sa place mais qui ne peut se défaire de son passé, de ses tensions internes et de ses vices.

            Bien qu’interminable (avec ses 2h53 dans le ventre), Sieranevada fascine et bouleverse par la justesse de ses acteurs, l’authenticité de sa mise en scène et la représentation d’une Roumanie qui se cherche et ne sait pas où se situer, entre son passé conservateur et son désir d’aller de l’avant. Ses baisses de régime n’y font rien, on est subjugué par la force évocatrice de ce huis-clos qui donne à voir une critique juste et nuancée d’un pays divisé en deux. Un Prix (du Scénario ?) ne serait assurément pas démérité.

 Retour mi-figue mi-raisin par Benjamin

            La salle Debussy du Palais des Festivals est plongée dans le noir. Tout à coup, le film démarre sur un long plan séquence avec la caméra fixée sur son axe, manipulée dans des panoramiques horizontaux. Tel le Rossellini des temps du Messie (1975), le réalisateur capte un moment, ou plutôt un instant, et tous ses moments / accidents. Un papa barbu sympathique est mal garé, il est entré dans un bâtiment, une camionnette arrive et attend que le conducteur revienne. Le barbu est suivi d’une femme élégante, accompagnée d’une petite fille puis d’une femme âgée (la grand-mère de la petite, la maman de la grande). Le plan ne s’arrête pas là, la voiture fera le tour du bloc de bâtiment encore une fois. Les deux individus sortiront, déposeront la gamine et repartiront à deux. Ainsi commence Sieranevada, film réalisé par Cristi Puiu, en compétition officielle au Festival de Cannes édition 2016.

            Le métrage long de ses deux heures et cinquante-trois minutes suivra le protagoniste barbu pendant un diner de famille (au repas sans cesse retardé). Comme dans Le Prénom (2012) ou dans Carnage (2011), cette réunion devient le théâtre d’événements familiaux, de révélations, de relations ouvertes à l’autre, de drames, de rires et d’absurdité. Un théâtre familial qui en amène très peu subtilement un autre, celui de la Roumanie, avec ses secrets, ses blessures, ses paradoxes, ses rituels, ses conflits internes, et ses histoires d’une grande Histoire qui reste encore mystérieuse. Le film, construit comme une pièce de théâtre naturaliste – avec la caméra qui observe à partir de très longs plans fixes dont le seul mouvement tient de panoramiques –, avec un espace central, la maison, et quelques autres espaces extérieurs et surtout intérieurs, la voiture, est loin d’être justement réaliste. L’idée d’un film de groupe (familial, amical) agissant dans une maison, et dont les membres vont se révéler les uns aux autres – via des disputes, des échanges, des relations parfois absurdes – n’est pas nouveau comme il a été noté précédemment. Aussi l’idée d’un film naturaliste s’efface rapidement avec la mise en place de personnages-types, archétypaux dira-t-on : la vieille mémé convaincue, le jeune homme moqué pour ses convictions, la mama roumaine… Un comic relief vient alléger le film entre deux moments dramatiques et mêmes tragiques, cela pendant tout le métrage, notamment avec l’usage de punchlines qu’on ne trouverait qu’au cinéma. L’ensemble est très chorégraphié, ainsi la captation du réel se transforme presque en ballet corporel. Le scénario peu subtil cache difficilement ses grosses ficelles : un personnage extérieur arrive, bouleversant les espaces et les relations / situations des autres personnes. Le protagoniste barbu rentre dans une pièce, visitant des espaces bien définis (la cuisine où on prépare les repas, on se dispute / se stresse / s’énerve et aussi où l’on fume), parfois isolés des autres lors du saut de la caméra dans celui-ci, provoquant l’arrivée d’une scène dans ce présent de cet espace. Ce travail très théâtral est loin d’être inintéressant, notamment puisqu’il tend à servir ce naturalisme, cette observation de ce chapitre de vie de la famille, véritable carrefour d’événements s’enchaînant les uns après les autres et s’empilant ou s’empalant, de manière irréaliste. Il s’agit plus particulièrement du parcours du barbu dans tout ce brouhaha.

            Si certains moments sont d’une extrême justesse, c’est-à-dire qu’ils sont purement humains, la majorité du film manque d’incarnation, d’humanité (et alors de subtilité), d’accidents, ce que recherche d’ailleurs le métrage à travers des panoramiques (faussement ?) hésitants. L’ensemble, s’il n’est pas original, est trop mécanique, trop écrit, trop mis en scène, et bien trop long. Nous aurions espérer avoir plus de ces 2h53, toutefois comme les personnages et acteurs complètement sincères et justes à sa fin, nous touchons à une certaine euphorie, à de l’absurdité, à l’idée que la vie reprenne et qu’enfin le repas – cannois pour notre part – soit dégusté.

Sieranevada
Un film de Cristi Puiu
Avec Mimi Branescu, Judith State, Bogdan Dumitrache
Distribution: Wild Bunch
Durée : 177 minutes
Genre : Drame
Date de sortie indéterminée

Roumanie – 2016

Sieranevada : Extrait

 

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