The Green Inferno, un film d’Eli Roth: Critique

La viande est saignante… le film un peu moins

Attendu depuis longtemps par les nostalgiques d’un certain cinéma trash underground, cet hommage qu’Eli Roth a voulu rendre aux films de cannibales (dont, tout particulièrement Cannibal Holocaust, le plus célèbre d’entre eux), a suscité une profonde polémique lorsque son distributeur français Wild Side a annoncé que le film ne sortirait pas en salles (hormis une poignée de projections en séances spéciales) mais directement en VOD, sous prétexte que le public français n’allait « plus voir de films d’horreur». C’est donc, avant même la vision du long-métrage, un profond sentiment de déception qui entoure ce Green Inferno. La vision de Knock Knock, que Roth a réalisé plus d’un an plus tard et qui, lui, s’est vu offrir une récente distribution en salles, y a ajouté une certaine appréhension, tant son film (un mélange sans saveur de Hard Candy et de Funny Games) était bien loin de ce l’on pouvait attendre du réalisateur jusqu’au-boutiste des Hostel 1 et 2. Et pourtant, la scène d’ouverture et le générique nous présentant une immense jungle sauvage, nous rappellent que ce tournage au Chili avait forcément été une expérience dans laquelle il a mis toutes ses billes et réveille alors toute notre excitation à l’idée d’un spectacle terriblement gore.

Alors que l’histoire débute, deux détails sautent aux yeux. Premièrement, l’idée de s’inscrire dans la veine du cinéma bis italien en filmant en numérique est une hérésie qui fera perdre beaucoup de l’imagerie crade de ces œuvres choquantes. Deuxièmement, le scénario souffre d’un souci récurrent dans la filmographie d’Eli Roth : Le temps qu’il met à se mettre en place avant que ne commencent les événements purement horrifiques. Une première partie sur un campus américain s’avère un peu long donc, mais nécessaire au discours en sous-texte sur l’hypocrisie de l’activisme à l’ère numérique, où le poids des images se voudrait une arme plus forte que les actes. Déjà, se met en place un humour noir et un cynisme assumé, incarnés alors par Kaycee, la colocataire désinvolte de Justine, à qui la chanteuse Sky Ferreira prête ses traits. Mais l’aventure dans la jungle péruvienne va elle aussi être irriguée de ce second degré, au point de dénaturer l’horreur des scènes de rituels anthropophages. Dès l’accident d’avion, à l’origine des événements, beaucoup de personnages secondaires sont brutalement éliminés, alors que certains (à commencer par la blondasse hypocondriaque) auraient mérités d’être victimes de sévices inhumains. Justine se retrouve donc avec cinq de ses compagnons de voyage dans une cage, incapable de lutter contre le régal que les autochtones se font de les dévorer un à un.

Plutôt que les images insurmontables de corps nus et accrochés, mutilés, à des piquets ou dévorés sauvagement qu’a pu nous offrir Cannibal Holocaust, Eli Roth préfère transformer chaque scène où les victimes sont se font dépecer en un moment jubilatoire allant s’achever par une pirouette comique. Gags scatophiles, blagues de cul, usage de la marijuana… Tant d’éléments qui ont fait le capital sympathie de Cabin Fever, première réalisation d’un trentenaire immature, mais qui n’avaient pas leur place dans ce que l’on attendait d’un Green Inferno, vendu comme un digne héritier des films de cannibales lancés en Italie par Umberto Lenzi et Ruggero Deodato. Malgré la qualité de certaines scènes où les corps sont découpés, cuisinés et dévorés de façon rituelle, le taux d’hémoglobine n’atteint pas les sommets qui pouvaient revigorer, comme beaucoup de fans l’espéraient, le cinéma gore. Les habitudes du torture-porn reviennent tout naturellement au réalisateur, avec notamment le supplice de l’excision qu’il soumet à son héroïne mais qui n’est jamais mené jusqu’à terme, ou celui des fourmis tueuses mises en scène grâce à des effets numériques assez grossiers. Hormis Lorenza Izzo, la jeune épouse d’Eli Roth a qui il offre avec courtoisie le rôle principal, le reste du casting est essentiellement composé d’autres acteurs, comme Ariel Levy ou Ignacia Allamand, qu’il a eux-aussi rencontré sur le tournage d’Aftershock ou ayant joué dans divers films de genre, dont Daryl Sabara (l’ancien Juri dans la trilogie Spy Kids de son pote Robert Rodriguez), mais aussi de beaucoup d’autochtones transformés en figurants appartenant au village cannibale. Peut-être est-ce ce rapprochement avec les habitants d’une région victime de la déforestation qui a poussé le réalisateur à abandonner son nihilisme anti-américain pour faire dévier la fin de son film vers une happy-end porteuse d’un message politiquement correct édulcoré.

Alors que l’on espérait un film d’épouvante radicalement hardcore, c’est finalement une comédie noire, peut-être trop trash pour être commercialisé mais surtout trop soft pour satisfaire les afficionados du genre, que signe Eli Roth. Le manque d’audace et l’incapacité à se prendre au sérieux dont le cinéaste fait preuve rend impossible Green Inferno à s’affirmer comme un digne héritier de ses modèles et lui empêchera très probablement de trouver son public.

Synopsis : Partie accompagner un groupe de militants de sa faculté pour lutter contre la déforestation au Pérou, la très naïve Justine n’imagine pas vers quel cauchemar elle se dirige. Une série de mésaventures va mener cette équipe de jeunes étudiants new-yorkais entre les griffes d’une tribu locale adepte de rites cannibales.

Green Inferno : Bande-annonce

Green Inferno : Fiche Technique

Réalisation : Eli Roth
Scénario : Eli Roth, Guillermo Amoedo, Nicolás López
Interprétation: Lorenza Izzo (Justine), Ariel Levy (Alejandro), Aaron Burns (Jonah), Sky Ferreira (Kaycee), Kirby Bliss Blanton (Amy), Magda Apanowicz (Samantha), Ignacia Allamand (Kara), Daryl Sabara (Lars), Nicolás Martínez (Daniel)…
Photographie : Antonio Quercia
Direction artistique : Nicholas Tong
Décors : Nicholas Tong et Armann Ortega
Costumes : Elisa Hormazabal
Son : Mauricio Molina
Montage : Camilo Campi
Musique : Manuel Riveiro
Producteurs: Christopher Woodrow, Molly Conners, Miguel Asensio Llamas, Nicolas Lopez, Eli Roth
Production: Worldview Entertainment, Sobras International Pictures, Dragonfly Entertainment
Distribution: Wild Side
Genre : Épouvante horreur, comédie
Durée : 103 mn
Date de sortie en e-Cinema: 16 octobre 2015

Etats-Unis : 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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