Vers l’autre rive, un film de Kiyoshi Kurosawa: Critique

Le deuil guidé par les morts

Comme il parait loin le temps où Kiyoshi Kurosawa nous traumatisait en nous présentant, dans Kairo, des fantômes aux allures monstrueuses capables de pirater les ordinateurs et surtout de tuer brutalement les vivants qui les approchent! Quatorze ans plus tard, l’image que l’ancien réalisateur de films de genre (qui a surtout signé des polars et des films d’épouvante, mais aussi quelques comédies et films érotiques, avant de se faire connaitre en Europe par le thriller ultra-glauque Cure en 1999) dresse des fantômes est une image beaucoup plus adoucie. Mais il est impossible de ne pas voir une continuité entre ce parangon de l’horreur nippone et cette fable poétique car si Kurosawa a adapté le roman de Kazumi Yumoto, c’est sans doute parce que les esprits qu’elle y a décrit partagent avec les poltergeists de Kairo une profonde mélancolie. C’est en effet ce sentiment qui s’impose dans la récente filmographie du réalisateur comme un leitmotiv qui lie chacun des genres auquel il s’essaie avec succès. La façon dont Yusuke, pour faire son deuil,  a besoin d’échanger avec son mari disparu en mer depuis trois ans, semble un acte parfaitement naturel, filmé sans la moindre intention de faire du morbide et du pathos, avec une sobriété digne d’un Ozu et une poésie digne d’un Mizoguchi.

L’apparition du mari mort dans le foyer familial se fait avec une telle banalité que la juxtaposition du visible et de l’invisible semble avoir entièrement quitté le domaine du fantastique pour n’être qu’un argument romantique acté. Et ainsi va tout le film: jamais la présence de fantôme ne semble choquante, au contraire elle est toujours une source d’apaisement. La narration est pensée à la façon d’un road-trip, qui ferait quitter la ville à ses deux personnages principaux (le milieu urbain étant toujours un symbole d’oppression dans le cinéma de Kurosawa), vers une nature de plus en plus sauvage, apparaissant comme un lieu de spiritualité rappelant presque l’imaginaire de Miyazaki, jusqu’à cette mer où il est mort et où tout doit finir. Le processus de cette quête initiatique s’accompagne évidemment d’une série de rencontres avec des individus, tous touchés par le problème du deuil, et dont le récit sera toujours -plus ou moins- bouleversant. Le récit de cette femme hantée par le souvenir des mélodies de piano (un instrument déjà symbole de cohésion familiale dans Tokyo Sonata d’ailleurs) jouées par sa sœur partie trop tôt, est en cela l’un des passages au plus fort pouvoir lacrymal. Car on pleure devant Vers l’autre rive, difficile d’y échapper, la question de la vie après la mort (tant pour les morts eux-mêmes que pour leurs survivants) étant le sujet le plus universel qui soit. C’est d’ailleurs ce que démontre le film en nous offrant un panel de personnages issus de tous les milieux sociaux.

Evidemment, l’inconvénient d’un tel procédé dramaturgique est le risque de devenir mécanique. Pris en ballotage entre l’obligation de mettre en place une surenchère mélodramatique et le risque d’enchaîner des situations d’une qualité inégale, Kiyoshi Kurosawa livre un récit parfois bancal et comportant quelques passages excessifs. La retrouvaille avec le père est en cela une scène dispensable, et l’usage d’effets spéciaux grossiers pour appuyer le brouillard de la forêt va à contre-sens de l’effort de réalisme fait dans l’ensemble du long-métrage. Hormis ces quelques maladresses, Kurosawa confirme son talent pour le cadrage, tant chacune des images sont porteuses de poésie et de symbolisme. Que ce soit le face-à-face, filmé avec un superbe effet de miroir, entre Mizuki et la femme dont elle est jalouse ou les paysages bucoliques, chaque scène est visuellement travaillée, et il en est de même les dialogues puisque que Kurosawa réussit à transformer en de très touchants monologues les cours de physique (pas très glamours) que Yusuke dispense à ses élèves. Le montage très étiré, dans la pure tradition du cinéma romanesque japonaise, participe à l’aspect contemplatif du film, au risque de perdre l’attention d’un public occidental habitué au surdécoupage hollywoodien, mais s’accorde parfaitement à la finesse avec laquelle Kurosawa illustre l’épanouissement psychologique de cette veuve. Mais cette délicatesse ne serait évidemment rien sans les interprétations de ces acteurs, la très belle Eri Fukatsu et Tadanobu Asano (ce proche de Takeshi Kitano dont la double carrière des deux côtés du Pacifique nous permettra de la revoir dans le prochain Scorsese), tous deux dans une retenue et un naturel exemplaires.

L’argument fantastique sur lequel repose le film n’est en fait qu’un prétexte finement trouvé pour créer un amour impossible et interroger sur la difficulté de faire son deuil en l’absence de celui que l’on a perdu. En découle un récit empli de romantisme et de nostalgie, pas exempt de longueurs et de maladresses mais sans jamais de pathos ni de métaphysique lourdaude. Du début à la fin, le film est inondé de lyrisme grâce à une mise en scène soignée et à la description qui est faite des relations entre ses personnages, qu’ils soient vivants ou morts.

Synopsis : Dans un petit village japonais, Mizuki, veuve depuis trois ans, reçoit la visite du fantôme de son défunt mari Yusuke. Ensemble, ils vont partir à la rencontre de tous ceux qui ont été marqué par sa disparition pour adoucir leur peine et se préparer à son départ définitif.

Vers l’autre rive : Bande-annonce

Vers l’autre rive: Fiche technique 

Titre original : Kishibe no tabi  (Journey to the Shore en anglais)
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa, Takashi Yujita, d’après le roman de Kazumi Yumoto
Interprétation : Eri Fukatsu (Mizuki), Tadanobu Asano (Yusuke), Yû Aoi (Tomoko), Akira Emoto (Mr Hoshitani), Masao Komatsu (Mr Shimakage)…
Musique : Yoshihide Otomo, Naoko Eto
Photographie : Akiko Ashizawa
Décors : Norifumi Ataka
Montage : Tsuyoshi Imai
Sociétés de production : Office shirous, Showgate, Pony Canyon Enterprises, Hakuhodo, Comme des Cinémas, Amuse Pictures, Wowow
Sociétés de distribution : Version Originale / Condor
Récompense(s) : Prix de la mise en scène de la sélection « Un Certain Regard » 2015
Genre : Drame, fantastique
Durée : 127 minutes
Date de sortie : 30 septembre 2015

Japon- 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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