Festival de Deauville: Day out of days de Zoe Cassavetes, Tangerine de Sean Baker

Festival de Deauville – Episode 3: Los Angeles, transsexuelles, et Iphone 5

Day out of days (Zoe R. Cassavetes – 2015)

Troisième jour de compétition à Deauville, Zoe Cassavetes nous emmène à L.A. dans une ville qui, selon ses mots, n’abrite plus beaucoup de vraies femmes. C’est avec une authenticité forte qu’elle dresse le portrait d’une actrice quarantenaire qui peine autant dans sa vie professionnelle que personnelle. La réalisatrice (fils des célèbres John et Gena Rowlands! oui oui) nous propose avec son second long métrage, une immersion assez profonde dans les méandres d’un Hollywood cruel. Une histoire incarnée merveilleusement par Alexia Landeau qui interprète une actrice, Mia Roarke. Le procédé danse avec une mise en abyme difficilement évitable, l’actrice l’avoue elle même, les frontières entre fiction(s) et réalité(s) sont poreuses. De cette introspection, il en sort une interrogation qui nous touche au cœur : « Sommes nous prisonniers(-ères) de nos choix ? ».

Zoe-cassavete-Day-out-of-days-alexia-landeau-conference-festival-deauville

Résonne à ce titre plusieurs influences dans l’histoire de Cassavetes, l’inévitable Sunset Boulevard de Billy Wilder, qui parmi les premiers, a traité des pièges du milieu, de ce vieillissement qui attend dans l’embuscade, de cet oubli quasi-fatal auquel bon nombre d’artistes sont confrontés. Sans oublier récemment, Sils Maria d’Olivier Assayas avec cette même intention de capter l’intériorité d’une actrice qui n’a d’autre choix que de trouver son salut dans sa maturation. L’américaine soigne son image, lui conférant une apparence presque clipesque (un petit air de Coppola), et elle s’attarde sur Mia, égérie d’une génération ballottée par son temps. Un temps qu’elle semble subir de plein fouet. Et pourtant elle refuse le botox, et persévère en continuant les auditions. Pour Alexia Landeau, ce projet concerne « le deuxième acte de la vie d’une femme« . Une femme, dont le métier l’a beaucoup exposé dans sa jeunesse. Le film s’ouvre d’ailleurs sur cette étoile montante. Elle vient de tourner un grand film et sort avec l’acteur principal. Ce à quoi elle répond à la question suivante : Quels sont vos rêves pour votre vie dans dix ans ? Et il est amusant de voir que lorsque la même question est posée en conférence de presse à l’actrice, c’est la même réponse qui nous est apportée. Les aspirations se ressemblent en effet, de même pour les obstacles, et Cassavetes (junior) cerne bien ce combat contre ses propres décisions. Qui ne s’est jamais posé la question en regardant en arrière « Et si ?« . Mais c’est bel et bien vers l’avenir que le film se tourne, vers le champ des possibles; car la fin est ouverte, une volonté de la réalisatrice, pour crier que ce n’est pas fini. Il reste des opportunités de carrière pour Mia, et il existe des alternatives d’expressions à la comédie. Une virée à la fois personnelle et universelle dans le monde d’Hollywood qui traverse le temps en laissant parfois ce qu’il crée, à quai.

Pour les plus curieux qui s’accommodent de la langue de Shakespeare >>> un entretien de la réalisatrice à l’occasion de sa participation au L.A. Film Festival 2015

Tangerine (Sean Baker – 2015)

Sean-Baker-Tangerine-film-conference-festival-deauville

Los Angeles, L.A pour les intimes, était décidément à l’honneur aujourd’hui, puisque le jeune Sean Baker y plante également sa caméra pour son 5ème film. A vrai dire? il n’y plante que son Iphone (5S) puisqu’il y était contraint pour des raisons économiques. Sans a priori, le résultat est saisissant ! Le réalisateur nous explique que le petit rectangle d’Apple a permis d’installer une intimité avec les actrices qui tournaient pour la première fois, alors qu’une grosse caméra aurait sans doute dénaturer l’ambiance qu’il voulait instaurer. A savoir, un film très urbain, inscrit dans les années 2010, inscrit dans l’air du réseau social, de l’information en direct, de l’immédiateté. Il parvient à réellement saisir de ce Los Angeles invisible, caché, sous-terrain en y exposant ses rues, ses ruelles, ses bars, ses prostitués, ses caïds. Le film est une boule d’énergie, centré sur une journée d’une transsexuelle qui sort de prison et cherche à retrouver la fille avec laquelle son mec l’a trompé. Dynamique et coloré, Sean Baker nous en met plein les oreilles et finit en silence. Un silence qu’il aurait souhaité pour tout son métrage, nous confie-t-il, dès le début du projet, mais il finira par le bourrer de hip-hop dément et de classique vociférant en postproduction. Résultat: la copie finale est fougueuse et endiablée. Il nous immerge littéralement dans la vie quotidienne de ces prostitués transsexuelles.

En faisant exploser les couleurs (alors qu’il nous avoue avoir voulu naïvement les désaturer au début) dans ce Los Angeles à la veille de Noël, Baker place ses actrices dans un cadre quasi-surréaliste, mais dans un souci d’attraper la réalité, et de l’exposer à une Amérique de plus en plus transphobique. En jonglant avec la comédie et le drame, le cinéaste touche juste, et malgré quelques essoufflements, le film conclue avec force cette petite incursion dans un milieu où la misère côtoie la haine, dans ses rues sales où les filles s’entraident.

Rappel Articles sur le Festival de Deauville

Jour 1: Keenu Reeves

Jour 2: Orlando Bloom

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.