Queen and Country, un film de John Boorman – Critique

Synopsis: En 1952, le jeune britannique Bill Rohan est appelé pour effectuer deux années de service militaire. Mettant de côté ses rêves de vivre de grand amour, il commence sa formation et se lie d’amitié avec son colocataire Percy, un trublion sans scrupule qui va le pousser à participer à sa guerre psychologique avec leur supérieur. Mais sa rencontre, lors d’une de ses sorties, avec la très raffinée Ophélia va raviver sa flamme de grand romantique.

Les mémoires d’un amoureux de la libre pensée 

La sonorité du titre et la rapide scène d’ouverture nous renvoient automatiquement au précédent chef d’œuvre autobiographique de John Boorman, Hope and Glory, sorti en 1987, qui relatait son enfance dans un Londres en pleine seconde guerre mondiale. C’est donc une douzaine d’années plus tard que l’on retrouve Bill, l’alter-égo du réalisateur (dont le patronyme s’est mystérieusement transformé de Rowan en Rohan d’un film à l’autre), pendant une autre guerre, celle de Corée. L’initiation militaire que reçoit Bill n’aboutit pas, comme aurait pu s’y attendre tout spectateur, à son envoi sur le lointain front asiatique mais fait, au contraire, de lui un chargé de la formation des apprentis soldats.

La description faite du quotidien de ces sous-officiers est aux antipodes de l’image que le cinéma de genre britannique a l’habitude de nous donner de son armée. De ce décalage, créé notamment par la psychorigidité du Sergent Major Bradley qui exaspère toutes les strates de la hiérarchie, nait un irrésistible humour très anglais. La lâcheté du  soldat Redmond, autoproclamé « roi des planqués », et les malices de Percy sont également des éléments très drôles mais surtout sources d’une irrévérence envers le légendaire flegme britannique.

Mais plus qu’une comédie satirique sur les souvenirs qu’a Boorman de ses deux années de service, Queen and Country est à la fois une réflexion assez finement menée sur la limite entre la liberté de penser et l’irrespect autodestructeur, mais aussi un retour mélancolique sur toute une époque charnière de l’histoire du pays. Dans le contexte d’une nation qui se voit marquée par l’effritement de son empire colonial, l’éloignement entre l’état d’esprit libertaire de la jeunesse et le conservatisme de leurs aînés, est joliment développé. Moins présent que chez Percy, mais important tout de même, la volonté d’émancipation de Dawn, la sœur de Bill, marque les prémices de la révolution sexuelle et la libération des mœurs à venir. La meilleure scène marquant cet écart des valeurs entre les différentes générations est incontestablement, celle voyant toute la famille assister à la cérémonie d’intronisation de leur reine.

Une autre sous-intrigue, plus intime, et très probablement très romancée, vient ajouter au poids nostalgique de la réalisation. Il s’agit de la rencontre entre Bill et Ophélia, une jeune femme, de cinq ans son ainée, aussi ravissante que mystérieuse. Cette histoire de premier amour, elle aussi traitée non sans humour, apporte au personnage de Bill une profondeur émotionnelle qui le rende encore plus attachant. Le dénouement de cette brève aventure est l’occasion pour Boorman qui lancer un pic aux traditions anglaises, et en particulier l’imperméabilité entre le petit monde de la haute bourgeoisie, de la monarchie, et le reste du peuple.

Le choix du casting est plein de bonnes surprises. La première d’entre elles est évidemment la révélation Callum Turner, dans le rôle principal, destiné à une belle carrière. L’américain Caleb Landry Jones (découvert il y a peu de temps dans X-men, first class et Antiviral) et l’irlandais Pat Shortt confirment leur talent d’acteur, tandis que, dans le rôle du Sergent Bradley, la prédisposition de David Thewlis à faire de ses personnages des êtres aussi drôles que tragiques, est ici superbement mise à profit.

A l’âge de 81 ans, John Boorman n’hésite donc pas à revenir avec une subtilité et un humour parfaitement maitrisés sur une période importante de son adolescence. En plus de ses heurts avec les autorités militaires et ses premiers amours, le réalisateur n’hésite d’ailleurs pas évoquer, sans jamais flirter avec un quelconque égocentrisme, sur son gout pour le cinéma – il n’hésite à citer des répliques de Casablanca ou Laura et à emmener sa petite-amie voir Rashomon –  et à ses débuts de cinéastes. Faudra-t-il attendre encore 17 ans pour voir un troisième film qui verrait Bill devenir le réalisateur de l’un des plus grands films d’aventures de tous les temps (un avatar fantasmé de Delivrance) ?

Queen and Country : Bande-annonce

Queen and Country : Fiche Technique

Réalisatrice : John Boorman
Scénariste : John Boorman
Distribution : Callum Turner (Bill Rohan) ; Caleb Landry Jones (Percy) ; David Thewlis (Bradley) ; Tamsin Egerton (Ophelia) ; Vanessa Kirby (Dawn Rohan) ; Patt Shortt (Redmond)
Producteurs : John Boorman ; Jean Labadie
Directeur de la photographie : Seamus Deasy
Compositeur : Stephen McKeon
Monteur : Ron Davis
Production : Merlin Films
Distributeur : Le pacte
Durée: 115 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie: 7 janvier 2015

Royaume-Uni – 2014

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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