Hook ou La Revanche du Capitaine Crochet de Steven Spielberg : Le syndrome de Peter Pan

En un peu plus d’un siècle, on ne compte plus les adaptations du Peter Pan de James Matthew Barrie. Et encore moins celles qui ont fait date. Aux côtés du film animé de Disney (qui popularisa massivement le personnage), Hook ou la revanche du Capitaine Crochet tient en ceci une vraie place de choix. Et s’il n’est assurément pas le blockbuster le plus convaincant de son auteur, il est sûrement l’un des plus personnels.

Hook est un film mû par une idée formidable, offrir une suite à l’histoire de Peter Pan. Idée formidable mais pas forcément inédite puisque J.M Barrie lui-même en posa les bases. En effet, quatre ans après la production de Peter Pan (qui fut une pièce avant d’être un roman), il ajoute une scène intitulée Après coup dans laquelle Peter revient chercher Wendy. Cette dernière mariée et mère ne peut le suivre et il propose alors à Jane, la fille de Wendy de le suivre. On apprend alors qu’un cycle éternel se met en route où chaque descendance de Wendy sera amenée au Pays Imaginaire. Les plus attentifs auront reconnu le point de départ du très mauvais Peter Pan 2 – Retour au Pays Imaginaire produit par Disney en 2004.

Hook prend aussi pour base ce dernier chapitre mais le fait dériver par un « What if ? » des plus savoureux. Et si Peter Pan était tombé amoureux de la petite-fille de Wendy ? Et si il avait décidé de ne plus jamais retourner au Pays Imaginaire ? Initié par Spielberg lui-même, le projet nait en 1985 chez Disney. Pensé comme une suite au film d’animation, et non au roman, Hook se rêve d’abord en comédie musicale. Et pour jouer Peter, qui mieux que la star la plus représentative du syndrome de Peter Pan : Michael Jackson ! Intéressé, il refuse finalement car la vision d’un Peter ayant oublié son passé ne lui convient pas. On murmure que David Bowie était aussi envisagé en Crochet.

Le projet mute alors et passe chez Paramount avec un scénario de James V. Hart et Dustin Hoffman pour tenir le rôle de Crochet (dans une performance cabotine restée dans les mémoires). Alors que la pré-production est entamée, Spielberg quitte le navire pour se consacrer à son premier enfant, Max. Il estime ne plus jamais y revenir après Empire du Soleil en 1987 où il pense avoir fait le tour du sujet de l’enfance. Entre-temps, le projet continue avec un nouveau scénariste et un nouveau réalisateur, Nick Castle (LE Mike Myers de Halloween). Hoffman toujours à bord, c’est Robin Williams qui signe pour le rôle de Peter Pan mais tous les deux ont des différends créatifs avec Castle. Spielberg fait alors son retour, modifie le script et se lance dans l’aventure Hook pour Tristar Pictures. Pour anecdote, certains dialogues de La Fée Clochette sont ré-écrits par la regrettée (et non-créditée) Carrie Fisher. A Hoffman et Williams s’ajoute Bob Hoskins en Mouche et Julia Roberts en Fée Clochette (surnommée Tinkerhell sur le plateau pour ses caprices) pour le casting.

hook-ou-La-Revanche-du-Capitaine-Crochet-steven-spielberg-robin-williams-famille-retro-spielbergHook conte ainsi l’histoire de Peter Banning, orphelin recueilli à Londres par Wendy et marié depuis à sa petite-fille Moïra. Vivant désormais aux États-Unis, il est devenu un avocat de 40 ans obsédé par son travail et père de deux enfants qu’il néglige. Alors que la famille part pour les vacances de fin d’année à Londres, notamment pour un gala en hommage à Wendy, les enfants de Peter sont kidnappés par le Capitaine Crochet. Wendy révèle alors à Peter ce qu’il a oublié, à savoir qu’il est Peter Pan et qu’il doit aller au Pays Imaginaire sauver ses enfants.

Steven Spielberg n’aime pas Hook. L’affirmation peut choquer mais elle provient de Spielberg lui-même qui déclare en 2013 : « Je veux revoir Hook encore car je n’aime tellement pas ce film que j’espère qu’un jour, je le reverrais et aimerais quelque chose. ». Les propos sont durs mais déjà amorcés en 2011 quand Spielberg, durant une interview pour Tintin, déclare ne pas être fier des séquences au pays Imaginaire. Il n’aime notamment pas la direction artistique choisie où son imagination s’est résumée à construire des décors et peindre des arbres en bleu et rouge. Il regrette de ne pas avoir eu la technologie lui permettant de créer digitalement le Pays Imaginaire.

En vérité, Spielberg a partiellement raison. Si l’emploi des effets pratiques et les décors monumentaux créés pour le film font mouche, Hook souffre d’un univers paradoxalement limité par les murs de son gigantesque studio dans une époque déjà passée à autre chose. Le film ressemble à l’attraction Pirates des Caraïbes, il est fastueux, fourmille de détails mais n’offre aucune ligne d’horizon au-delà de sa charmante artificialité. Pire, Hook est probablement l’unique film de Spielberg contaminé par l’esprit marketeux des costards-cravates. Pensé pour coûter 50 millions, l’économe Spielberg (peu habitué des dépassements) reconnaitra avoir merdé sur Hook en ayant pris plus de temps que d’habitude à tourner. Le film finira par coûter entre 60 et 80 millions, une somme colossale pour l’époque. En son temps, il sera l’un des cinq films les plus chers de tous les temps.

Dès lors, Hook ne devait pas se planter et le pacson de produits dérivés l’accompagnant devait être soutenu par un film commercialement efficace. Ainsi, dans un souci d’identification au public des 80’s-90’s, Hook fait des concessions et imagine des enfants perdus jouant au basket, des pirates en partie de base-ball, un punk asiatique du nom de Ruffio faisant de la voile sur un monorail de parc d’attractions,… Autant d’éléments faisant pénétrer crassement le contemporain au Pays Imaginaire, dont l’identité est paradoxalement d’être un espace immuable et imperméable au monde extérieur.

Grosse machine commerciale s’il en est, craftée cependant par le maître du divertissement, Hook marche finalement un peu sur la tête en s’avérant à la solde de ce(ux) qu’il(s) dénonce(nt). En transformant Peter Pan en Peter Banning, l’enfant qui ne voulait pas grandir en pirate de la finance, Hook part bien sûr avec l’intention de ramener l’enfant dans l’adulte. Paradoxalement, Hook s’avérera alors le véhicule d’une idéologie qui ne coïncide pas avec son statut de blockbuster prévu pour vendre des jouets McDo. Il est plutôt le (gentillet) début d’une escalade merchandising très 90’s dont on perçoit encore les secousses aujourd’hui. D’autant plus que Hook, s’il ne sera pas un échec, verra ses résultats en deçà des attentes espérées.

Mais le plus grand drame de Hook, c’est finalement de ne jamais se remettre (comme beaucoup d’œuvres sur Peter Pan) de son incroyable premier acte. Car on peut aimer ou non le film, ces 40 premières minutes sont tout bonnement exceptionnelles. Legacyquel tordu avant l’heure, Hook pose brillamment ses personnages et retraverse le mythe de Peter Pan avec l’émotion et la mélancolie du conte d’origine. Ce dernier est d’ailleurs présent et existant dans l’univers du film (On cite Barrie, le film s’ouvre sur une représentation de la pièce,…), nourrissant plus qu’habilement le script.

Il faut voir une Maggie Smith bouleversante en Wendy âgée, portant les yeux sur son amour de jeunesse ou bien ce senior orphelin cherchant désespérément ses billes pour mesurer la déférence et l’amour à l’œuvre de Barrie. Le tout confluant dans l’une des plus belles scènes de la carrière de Spielberg où, lors du discours hommage de Peter à Wendy, de vieux monsieurs se lèvent pour envoyer des baisers à travers la salle. En 40 minutes brillantes, Spielberg offre une leçon absolue de story-telling, de mise en scène, de direction d’acteurs qui bifurquera ensuite vers son schéma plus spectaculaire et un tantinet plus convenu. Non sans avoir offert avant une séquence d’enlèvement traumatique (et ses conséquences), source de nombreux cauchemars.

La réflexion sur le mythe de Peter Pan ne sera pas reléguée aux oubliettes pour autant, le film connait sur le bout des doigts son sujet et travaille en profondeur les figures et thématiques de Barrie. Peut-être trop finalement, au point de ne pas avoir grand chose à raconter en dehors. En cela, il existe des scènes formidables dans la seconde partie de Hook mais aucune n’a vraiment trait au plaisant mais convenu film d’aventures en jeu. Toutes sont ainsi des scènes d’émotions pures enrichissant les figures bien connues : Crochet suicidaire et obsédé par le temps qui passe, l’amour de Clochette pour Peter, le regard d’un enfant sur Peter, comment Peter s’est retrouvé à Neverland,… Hook comprend Peter Pan à un point atteint par aucune autre œuvre sur le sujet, mais sans vraiment pouvoir cohabiter avec les impératifs de divertissement en jeu. C’est là où le bât blesse.

Et il y a bien sûr Spielberg, qui parle ici de lui à cœur ouvert, exorcisant dans la relation entre Peter et son fils Jake son propre rapport à la paternité. D’une part, lui, ayant souffert d’un père obsédé par son travail. D’autre part, en forme d’avertissement à lui-même, jeune papa, sur le besoin de rester un enfant et de ne pas complètement devenir un adulte au risque d’être un pirate (ce que Wendy verbalise). Dans une ironie toute Hollywoodienne, Spielberg est ce mogul du cinéma, pourvoyeur d’un imaginaire gouleyant et c’est sur Hook, probablement son œuvre la plus commerciale, qu’il se met en garde à ne pas devenir Crochet. Le financier successfull doit rester autant que possible ce petit garçon qui rêve, être aux côtés de ses enfants et ne pas se laisser avaler par son propre empire. Dans un exercice d’auto-analyse fait film, que ses quelques lignes ne feront qu’effleurer maladroitement, Spielberg se projette comme jamais dans Peter Banning. Au point de lui donner un visage très similaire au sien dans cet homme-enfant qu’était le regretté Robbie Williams.

Hook est aujourd’hui une madeleine de Proust pour toute une génération, fortement attaché au culte actuel de son époque de production. Finalement plus intéressant et vertigineux dans son fond qu’il n’est efficace ou réussi en termes de divertissement, il a le mérite d’éclairer sur son auteur à un moment précis de sa carrière. Tout en offrant au mythe de J.M Barrie l’une de ses plus belles lettres d’amour.

Franchement, pour un ratage, Steven, c’est plutôt un beau ratage !

Hook ou la revanche du Capitaine Crochet : Bande-annonce

Hook ou la revanche du Capitaine Crochet : Fiche Technique

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Jim V Hart, Malia Scotch Marmo, Nick Castle, J.M. Barrie
Interprétation : Dustin Hoffman, Robin Williams, Julia Roberts, Bob Hoskins, Maggie Smith
Image : Dean Cundey
Montage : Michael Kahn
Musique : John Williams
Société de production : Tristar Pictures, Amblin Entertainment
Durée : 195 minutes
Date de sortie : 1 avril 1992

États-Unis – 1991

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.