Makala d’Emmanuel Gras : un documentaire sur l’endurance de l’effort

Documentaire, film sur l’héroïsme, film d’aventure, Makala est une œuvre forte qui agrippe le spectateur. Suivant les pas d’un vendeur de charbon, dans une République démocratique du Congo, qui devient l’allégorie d’un capitalisme effréné, l’œuvre de Emmanuel Gras nous questionne sur la place de la caméra.

Un film est un film. Un documentaire est un documentaire. Il y a donc bien une différence entre la réalité et la fiction, même si parfois, la frontière reste très étroite. Cependant, dans des œuvres comme celle qui nous est présentée, la limite est fine : surtout qu’Emmanuel Gras fait tout pour se détacher d’un naturalisme documentariste, pour s’affranchir de ces codes et apporter une âme fictionnelle à une œuvre qui reste un documentaire. Au bord d’une nature débordante, de villages presque miteux, Emmanuel Gras prend la caméra et devient le miroir mémoriel de Kabwita Kasongo. Père de famille et vendeur de charbon, il fait des kilomètres à pieds, vélo à la main et sacs de charbons sur le dos, pour nourrir sa famille et pourquoi pas, lui donner un avenir meilleur. L’objectif du long métrage n’est pas de filmer un quotidien à proprement parlé, mais de capter l’essence même d’un effort humain, de quantifier la valeur et la dévotion d’un travail.

Au départ du film, le quotidien est filmé de manière contemplative : la forêt foisonnante, d’une beauté fascinante, est un terrain de jeu pour Kabwita, un lieu prospère à la recherche de sa matière première malgré la misère qui l’accompagne comme le démontre les repas de famille qui ne sont que des rats cuits au charbon. Il coupe un immense arbre : c’est le symbole de tout un film qui traite de l’énergie. Celle de l’Homme mais aussi celle autour de l’Homme. Kabwita, avec ce geste se construit un avenir en déconstruisant l’environnement qui l’entoure. Les premières questions interviennent alors : comment se fait-il qu’une Terre aussi vaste, qui insuffle un sentiment de liberté aussi grand soit synonyme d’un labeur telle, d’une séparation aussi omniprésente avec le monde ? Pour gagner sa croûte et subvenir au besoin de sa famille, Kabwita doit parcourir de nombreux kilomètres pour vendre sa denrée aux villages et aux villes environnantes. De ce postulat, Makala interroge autant qu’il happe par son dispositif.

Dans ce documentaire, qui prend des airs de road movie apocalyptique, la caméra ne lâche jamais du regard Kabwita : sa souffrance dans le sable, ses déceptions, ses désillusions, ses négociations, son périple. Nous sommes les témoins du périple d’un homme, dans le reflet d’une humanité qui paie de sa vie pour survivre. Les images sont belles mais fortes : on souffre avec lui, on respire avec lui, on transpire avec lui. Les plans sont longs, la dureté de ce travail nous prend aux tripes mais le ressenti n’est qu’un ressenti. On a beau vouloir comprendre, la limite du métrage est là : l’information ne vaut pas la douleur. La réalité du monde que l’on observe ne nous échappe pas mais elle n’est pas palpable. Politiquement, on absorbe le désarroi d’un pays à travers Kabwita. La caméra est présente, on la sent, on la voit, mais malgré sa proximité presque omnisciente avec son protagoniste, elle met une distance entre ce dernier et le documentariste : la parole est inexistante, l’intention est purement visuelle.

Emmanuel Gras réussit son pari en montrant l’effort et la résonance que cet effort a sur la société qu’il veut dévisager : l’effort est un moyen, douloureux et rustre mais est une fin en soi pour démontrer les conséquences qui suivent sur un tissu social défavorisé. La caméra filme tout, sans scrupule, dérange parfois par son manque de solidarité à l’effort que subit le héros qu’est Kabwita, à la limite de la complaisance et du voyeurisme social, notamment durant ces moments où l’homme semble au bout de l’effort. L’empathie du spectateur pour son héros est au maximum, mais à quel prix, avec quelle finalité sur nous-mêmes ? L’écho du réel se fait difficile. La caméra n’est pas là pour aider physiquement, ni pour changer le cours d’une réalité de tous les jours, ni pour prendre la place du sauveur : elle est là pour cristalliser l’instant T d’une vérité humaine. Dernièrement, dans le documentaire 12 jours de Raymond Depardon, se posait la question de la valeur du consentement de certaines personnes à être filmées alors que dans le même temps, on les faisait rentrer en hôpital psychiatrique sans leur consentement. Mais dans le film de Depardon, la parole est donnée à tous alors que chez Emmanuel Gras, ce sont les images, l’effort occasionné qui fait foi.

C’est peut-être ce qui rend Makala parfois miraculeux : ces plans nocturnes éclairés à la lumière naturelle où la dangerosité est féconde, cette souffrance qui se lit sur un visage lequel ne se résigne jamais, ces moments de bravoures qui poussent à l’admiration: cet héroïsme de l’Homme sans pouvoir. La délivrance, quant à elle, est difficile à appréhender : au bout de cet effort, le plus dur commence avec ces négociations incessantes sur le prix des sacs de charbon. Le plus dur commence. Le nouveau héros apocalyptique n’est pas Mad Max, mais Kabwita Kasongo.

Synopsis : Au Congo, un jeune villageois espère offrir un avenir meilleur à sa famille. Il a comme ressources ses bras, la brousse environnante et une volonté tenace. Parti sur des routes dangereuses et épuisantes pour vendre le fruit de son travail, il découvrira la valeur de son effort et le prix de ses rêves.

Makala – Bande Annonce

Makala – Fiche Technique

Réalisation : Emmanuel Gras
Scénario : Emmanuel Gras
Interprétation : Kabwita Kasongo et Lydie Kasongo
Montage: Karen Benainous
Société de production : Bathysphère
Distributeur : Les films du losange
Durée : 96 minutes
Genre : documentaire
Date de sortie : 06 décembre 2017

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.